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Révoltes ouvrières et paternalisme dans l'Hérault

Un témoignage émouvant des luttes ouvrières, à l'aube de la révolution industrielle : de janvier à mars 1818, les ouvriers de Clermont-l'Hérault, au chômage, se révoltent contre les fabricants de draps, qui viennent d'introduire l'usage des "méchaniques". Ces ouvriers seront jugés devant le tribunal de l'arrondissement de Lodève.
Les fautes de syntaxe et d'orthographe ? Pourquoi les faire disparaître ? Elles sont le témoignage de la résistance acharnée des plus humbles, et d'une puissance dans la lutte dont nous avons perdu le sens, nous qui avons la chance d'être relativement instruits...

Messieurs, votre inhumanité et la dureté de votre coeur nous met hos de nous même; votre mépris pour de pauvres ouvriers qu'ils ont aidé à faire votre fortune. Ce voyant délaissés par vous, Mrs, cela seul pourrait être dans le cas de nous obliger à faire ce que nous ne voudrions pas. Nous ne prétendons pas tenter à votre fortune, mais si vous ne faites pas sorte de nous donner du travail, nous ne pourrons éviter de tenter sur vous et les méchaniques. Ainsi, vous avez huit jours pour réfléchir. Au bout de huit jours, si vous ne retirés pas vos méchaniques, pour faire travailler 500 personnes qu'ils sont aux portes, et que vous ne daignés pas les regarder, ne soyez pas surpris si vous voyez un soulèvement pour tomber sur vous et les méchaniques, tant les pauvres ouvriers nous souffrons pour nous et nos pauvres enfants.

Affiche placardée à Clermont-l'Hérault, janvier 1818. In Georges et Huber Bourgin, Les patrons, les ouvriers et l'état: Le régime de l'industrie en France de 1814 à 1830; recueil de textes publiés pour la Société d'histoire contemporaine, Volume 53, Paris, 1912.

En revanche, à quelques kilomètres de Clermont-l'Hérault, à Villeneuvette, la manufacture, fondée en 1667 par un marchand drapier local, Pierre Baille, devient sous Louis XIV, à l'initiative de Colbert, Manufacture Royale de Draps pour le Roi et les Troupes Royales. Et sa production est exportée jusqu'au Levant, dans l'Empire ottoman, employant une main d'oeuvre locale, mais aussi des ouvriers flamands, dont le rôle est d'enseigner leur savoir-faire.

Au XVIIIème siècle, l'exploitation de la société, dans cette ère du capitalisme industriel naissant, est confiée à des dirigeants, qui en sont en même temps actionnaires telle la famille Castanier d'Auriac, à l'origine drapiers de Carcassonne, dont l'un des rejetons, François, banquier, et parisien désormais, était l'un des principaux directeurs de la Compagnie des Indes.

En 1803, la famille Maistres, tanneurs de Clermont, reprend la manufacture, qu'elle dirige, d'une main ... de maître, jusqu'en 1954.

Et le village de Villeneuvette devient un village-usine, où travaillent cinq cent ouvriers, logeant sur place près de deux cent familles. Dans la grande tradition du paternalisme, les ouvriers bénéficient des bienfaits du Maître, qui les enchaînent un peu plus aux métiers... Si l'instruction fait partie de ces pesants privilèges, elle est avant tout destinée à former une main d'oeuvre docile, rompue à l'obéissance. Le catéchisme y tient tout naturellement une place obligatoire.

Malgré ces bienfaits octroyés, les conditions de travail demeurent particulièrement pénibles. Et le fonctionnement de l'usine étrangement martial ! C'est au son du tambour que les ouvriers se rendent au travail, à cinq heures du matin, six heures pour les enfants, pour une journée de douze longues heures. Les portes du village-usine sont fermées à 21 heures sonnantes, et les ouvriers sont sommés de vivre sur place. Ceux qui viennent de Clermont quittent leur logis à 4 heures du matin, et s'encordent pour arriver sans encombre aux ateliers, dans l'obscurité profonde et périlleuse.

L'encellulement dont parlent les médiévistes pour désigner la double oppression subie par les paysans, de la part de l'Eglise et du Seigneur, ne cesse pas avec la révolution, pour les âmes de Villeneuvette...

Le règlement de l'usine fait écho à tous ceux qui sont rédigés pendant la Révolution Industrielle, des peignages du Roubaix aux soieries de Lyon, des hauts-fourneaux de Lorraine aux tanneries du Tarn... Celui-ci, de 1870 montre tout le poids de ce conditionnement moral autant que physique :

Article 1° : Nul ouvrier sera admis dans l'établissement :
1) S'il n'est muni d'un certificat de bonne vie et mœurs délivré par le Maire de la commune ou d’un livret en règle ces pièces seront déposées à la Mairie.
2) S'il n'a pris connaissance des clauses et conditions du présent règlement et s'il n'a promis de s'y conformer exactement sans restrictions aucunes.
3) S'il ne promets se conformer à la devise : Honneur au travail, se coucher de
bonne heure et se lever matin c'est fortune, sagesse et Santé.

Article 2eme : Les heures de travail sont fixées ainsi qu'il suit
De 5 h à 8 h du matin travail : de 8 à 9 h déjeuner de 9h à Midi travail
de Midi à 1 h : dîner; de 1 à 3h travail ; de 3 h à 4h goûter, 4 à 8h travail.
Mais les enfants au dessous de 14 ans ne commenceront la journée qu'à 6h du matin en été, à 7h en hiver et la finiront le soir à 6h de manière qu'ils ne puissent travailler que de 8 à 9 h par jour, suivant les saisons. Aucun enfant au dessous de 9 ans ne pourra être admis au travail.

Article 3eme : Les prix des journées et des travaux à façon sont les mêmes ici qu'à Clermont, par conséquent les ouvriers trouveront ici l'économie de leur loyer qui lui est accordé gratis sous la réserve ci-après :
Il sera pris sur le salaire des ouvriers domiciliés dans l'établissement une retenue de un pour cent destinée a des dépenses communes a tous, telle que supplément pour Mr le Curé, subventions a l'instituteur ou a l'institutrice pour donner des leçons aux enfants qui travaillent, secours à des ouvriers que des malheurs pourraient rendre nécessiteux, honoraires des médecins, achat de médicaments.
Les fonds seront versées dans une caisse à trois clefs ; une des clefs est tenue par l'habitant le plus agé, une autre par un ouvrier désigné chaque année par les 12 plus anciens , la troisième par un chef d'atelier au choix du propriétaire.
les dépenses sont ordonnées par un comité de trois membres , l'un délégué par les 12 plus anciens, un chef d'atelier ou employé et le teneur de livres de l'établissement.

Article 4ème : Tous les 15 jours le comité désigné au dernier paragraphe dans l'article 3, fera un rapport pour indiquer a M.M les propriétaires les secours qu'il lui semblera devoir accorder; ce rapport portera aussi sur la conduite des ouvriers quant a l'exécution du présent règlement.

Article 5ème : Tout ouvrier qui faute d'habilité ou par inconduite ,ni gagnait pas assez pour vivre convenablement lui et sa famille, et qui contractera des dettes pourra être renvoyé ,après avoir été prévenu au moins 15 jours a l'avance. Il en
sera de même pour ceux qui se livreront au jeu ou qui ne se conformera pas au règlement.
Tout ouvrier, grand ou petit qui par son amour du travail, son esprit d'ordre, d’économie, sa bonne conduite , méritera des éloges, aura son nom inscrit sur un tableau a ce destiné ,il pourra recevoir quelque récompense pécuniaire quand l'état de la caisse le permettra. Des primes seront accordées a ceux qui feront beaucoup de bien.

Article 6 :Il est interdit de fumer dans les ateliers.
Il est également défendu d'y avoir quelque altercations et surtout des disputes. Tous propos ou chansons malhonnêtes ou obscènes ou contre la religion
sera sévèrement interdit. Des amendes de 10 centimes a 1 Franc pourra être infligée au profit du tronc commun, l'expulsion en cas de récidive.
La punition sera du maximum quand les propos auront été tenus en présence de quelques enfants.
Chacun devra tenir proprement l'endroit ou il travaille.

Article 7 :Les enfants devront assister a l'école et au catéchisme, soit le soir après le travail, soit dans la journée aux heures qui seront indiquées.
Ceux qui feront le plus de progrès pour leur instruction et qui seront signalés comme tels par l'instituteur ou l'institutrice seront inscrit sur le tableau d'honneur et recevront quelquefois des récompense pécuniaires.
En allant prendre leur repas ils devront se laver les mains et la figure ,en un mot doivent toujours se tenir proprement.
Nul enfant un peu malade ne sera admis à travailler que quand il sera complètement guéri.

Article 8 : Il est expressément défendu aux ouvriers, même aux parents de mal traiter ou battre aucun enfant sous quel prétexte que ce puis être.

Article 9 :Tout ouvrier, grand ou petit qui se permettra d'aller marauder à la campagne et sur lequel seront porté des plaintes fondées sera fortement réprimandé et renvoyé immédiatement en cas de récidive.

Article 10 :Nul ne pourra être renvoyé que pour cause d'infidélité commise soit ici ou ailleurs et pour cause d'insubordination, a moins que ce soit pour manque d'ouvrage, soit aussi dans les cas précités dans les précédents articles.
Tout ouvrier qui voudra quitter devra avertir quinze jours avant.

Article 11 :Les propriétaires , sans prendre aucun engagement se réservent d'accorder des pensions de retraite aux ouvriers vieux ou infirmes qui se seront distingués par leur amour du travail et leur esprit d'ordre et de bonne conduite.

Article 12 : supplémentaire. Tous les ouvrier sont invités a placer leurs économies ,soit à l'achat de quelques parcelles de terrain, soit aux caisses d'épargne.
Une prime de 5 frs sera accordée par MM les propriétaires pour chaque 100 frs qui sera versé aux caisses d'Epargne.

Règlement de la manufacture de Villeneuvette, François Maistre, 1870

Révoltes ouvrières et paternalisme dans l'Hérault

Les seules heures de repos sont celles des offices religieux... Par le certificat de bonnes mœurs exigé à l'embauche, ce sont les convictions religieuses et la vie intime qui sont sous contrôle de l'usine, tandis que la devise du lieu, "Honneur au Travail", instaure un code moral très strict et permet d'imposer une loyauté bien appréciable par les Maistres, en ce siècle de luttes,irréductibles et acharnées.

Ni le logement ni l'école ni l'embryon de sécurité sociale ne sont d'ailleurs gratuits, retenus sur le salaire journalier. Prenant l'apparence de la charité, le paternalisme ne finance que très peu les initiatives qu'il revendique. C'est d'ailleurs de cette caisse alimentée de leur propre labeur que les ouvriers reçoivent, s'ils le méritent, une gratification pour services rendus, et il leur est conseillé la tempérance, l'économie et l'épargne.

Tout mouvement de grève est impensable... Ce sont donc les ouvriers de Clermont qui portent le flambeau des luttes, dans l'arrondissement de Lodève, avec la vigueur et la détermination que montre leur affiche de 1818...

Tandis qu'un étrange micro-climat politique règne à Villeneuvette ! En 1851, lors de vives protestations de font entendre dans le "Languedoc Rouge" contre Louis-Napoléon Bonaparte, fossoyeur de la Deuxième République, les ouvriers de la manufacture prennent fait et cause contre leurs camarades révoltés...

A Villeneuvette, ne seule grève émaille ce tableau "idyllique", et ne dure qu'une journée, en 1935. Dès 1936, affilés majoritairement à la Confédération des Travailleurs Chrétiens, s'opposent au mouvement des grèves spontanées du printemps 1936.

Tag(s) : #Luttes, #Grèves, #Révolte

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