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Timbre soviétique, 1958
Timbre soviétique, 1958

A 92 ans, la vie de Manolis Glézos, c'est 73 ans de Résistance, 16 ans de prison, 4 ans d'exil ! C'est une vie entière engagée dans tous les douloureuses convulsions de sa patrie, c'est un siècle d'histoire de la Grèce. Et ce n'est pas une histoire ordinaire !

Lorsqu'à 18 ans, dans la nuit du 30 au 31 mai 1941, avec son camarade de lycée Apostolos Santas, il part décrocher le drapeau nazi qui flotte sur l'Acropole, il entre dans cette histoire tourmentée, en héros grec, et n'en sortira plus. Et c'est avec humour qu'il raconte cette nuit, où, faute de pouvoir escalader le mat où flotte le drapeau, ils parviennent, au nez et à la barbe des gardes allemands qui arrosent copieusement leur victoire, à faire choir la croix gammée et à jeter le tissu dans le puits de l'Acropole, pour qu'il soit dévoré par son serpent mythique !

C'est le premier acte de la Résistance grecque, qui préfigure celui toutes les résistances européennes. Les deux adolescents, condamnés à mort par contumace, s'engagent de toutes leur force dans ce combat, pendant que leur pays est martyrisé par l'occupant. A 19 ans, le frère de Manolis Glézos est fusillé par les Allemands.

Arrêté trois fois, torturé et emprisonné, successivement par les Allemands, puis les Italiens, et enfin par les collaborateurs grecs, il s'engage dans le combat de toute une vie, entre prison, évasions et condamnations à mort.

Toute ma vie, on a essayé de faire de moi un monument pour me faire taire. Je ne suis pas une statue ou un tableau, et je parle tout le temps. [...] Nous avions entendu qu'Hitler avait déclaré la victoire allemande en Europe. On s'est dit que, si tel était son avis, on allait lui montrer que la lutte ne faisait que commencer. Et nous sommes partis le lendemain vers l'Acropole.

Manolis Glézos, dans le Monde, L'Oracle de Naxos, 29/02/2012

Décembre 1944, opérations britanniques contre les communistes
Décembre 1944, opérations britanniques contre les communistes

Dès la fin de la guerre, la Grèce est précipitée dans la guerre civile, sacrifiée sur l'autel de la Guerre Froide qui s'annonce déjà.

Pour Churchill, il est impensable de laisser le triomphe à la principale organisation de Résistance, l'EAM-ELAS, l'aîle armée du Parti Communiste Grec, le KKE. Churchill veut un roi pour la Grèce, exigeant le retour de Georges II, exilé au Royaume Uni depuis 1923. Et les troupes anglaises s'engagent contre les Résistants, qui refusent de désarmer et de céder aux injonctions britanniques et américaines. Le petit roi exilé est donc rétabli sur le trône en 1946, puis son frère, Paul Ier, lui succède, à sa mort, un an plus tard.

Pendant trois années, les communistes grecs, héros de la Résistance, sont opposés à l'armée régulière, composée en partie d'anciens collaborateurs, ou d'anciens partisans du général Metaxas, dictateur fasciste d'avant-guerre.

Face aux risque de confrontation précoce avec les Etats-Unis, l'aide attendue de Moscou se montre bien timide, et les communistes grecs sont livrés à la barbarie d'une guerre fratricide qui coûte la vie à 200 000 Grecs.

En 1949, Manolis Glézos est de nouveau condamné à mort, et sa mère, raconte-t-il, se déplace pour voir sa tombe. Il se souvient bien de l'intervention en sa faveur du Général De Gaulle sur les ondes françaises, retransmise par la radio grecque, enjoignant le gouvernement grec de ne pas "exécuter le premier résistant d'Europe". Sur son île natale de Naxos, tous signent pour qu'il bénéficie d'un sursis, "même le pope", s'amuse Manolis.

En 1950, sa peine est commuée en prison à perpétuité. C'est en détention qu'il est élu au Parlement Hellénique pour la première fois, représentant la Gauche Démocratique Unie (EDA). Pour obtenir la libération de ses camarades élus, il entre dans une longue grève de la faim, et parvient à faire libérer sept députés d'EDA, avec d'être lui-même relâché en juillet 1954.

Quelques Colonels...
Quelques Colonels...

Le "camp de la liberté" n'en a pas fini, pour autant, avec la Grèce. L'essentiel du Plan Marshall ne sert pas à reconstruire, en Grèce, mais, conformément à la Doctrine Truman, à endiguer le communisme, et cette obsession précipite de nouveau la Grèce l'une des périodes les plus sombres de son histoire.

Soutenu par des milices, le gouvernement annihile pas à pas toutes les libertés fondamentales, sous les mains de fer d'Alexandros Papagos puis, à partir de 1955, de Konstantinos Karamanlis. Ni les progrès économiques, ni les traités signés avec la jeune CEE, ne redorent le blason d'un régime répressif, inféodé aux exigences de l'OTAN depuis 1952. Ce sont des années de terreur, où l'on assassine volontiers ses opposants... Dans son film Z, Costa-Gavras s'inspire du meurtre du député d'EDA, Grigoris Lambrakis.

Manolis Glézos, de nouveau, est emprisonné pour espionnage, chef d'accusation qui pèse régulièrement sur tous les députés de gauche. Pour la seconde fois, c'est en prison qu'il est réélu, en 1961, avant d'être libéré l'année suivante, non sans avoir été récompensé du Prix Lénine pour la Paix.

En 1964, l'élection de Georgios Papandréou, également député d'EDA, annonce l'embellie tant attendue. C'est sans compter l'irascibilité des militaires grecs, soutenus par le roi mais aussi, et toujours, par la CIA, qui, invoquant le prétendu complot communiste fomenté par Andreas, le fils de Papandréou, renversent le régime par un coup d'état, le 21 avril 1967. Le Régime des Colonels étouffe à son tour la résistance grecque, sans jamais venir à bout de son opiniâtreté.

A deux heures du matin, Manolis est arrêté, en même temps que ses camarades députés, tandis que le colonel Georgois Papadôpulos s'octroie les pleins pouvoirs, au seul mots d'ordre de restaurer "la Grèce des Grecs chrétiens".

Manolis Glézos passe quatre années dans les geôles des Colonels, avant d'être condamné à l'exil.

Seize années de prison entre 1941 et 1971... Le compte est bon.

J'ai perdu 118 camarades. Ils ont été exécutés pendant la guerre civile. A cette époque, avant chaque bataille, on se fixait des objectifs, on annonçait nos rêves et nos buts, parce qu'on savait que tout le monde ne reviendrait pas vivant. On voulait que les survivants parviennent à réaliser quelques-uns de ces rêves. Et c'est moi qui ai survécu le plus longtemps»

Manolis Glézos, El Mundo, 22/02/2012

Les étudiants grecs occupant l'Ecole Polytechnique d'Athènes
Les étudiants grecs occupant l'Ecole Polytechnique d'Athènes

Malgré l'aide américaine, indéfectible, la résistance se poursuit en Grèce, menée notamment par les étudiants. Quarante d'entre eux périssent lorsque la dictature envoie les chars pour les déloger de l'Ecole Polytechnique d'Athènes qu'ils occupent. Les survivants relèvent plus d'une centaine de blessés dans leurs rangs.

Mais c'est de Chypre que vient le coup de grâce pour le Régime des Colonels, quand le président et évêque Makarios III, échappant à une tentative d'assassinat fomentée par le nationaliste Ioannidis, en appelle aux garants de l'indépendance chypriote, la Grèce et la Turquie. Incapable de réagir, les Colonels scellent leur chute, tandis que les Turcs débarquent sur l'île.
En 1974, la démocratie est enfin rétablie, confiée pour trois mois à Karamanlis, qui triomphe également dans les urnes. Les Grecs, à 70%, se prononcent contre le retour du roi.

Manolis Glézos contribue à relancer EDA, mais c'est sur une liste PASOK, le parti socialiste grec, qu'il est élu en 1981, pour se retirer, en raison de dissensions de plus en plus pesantes avec les socialistes, et de se consacrer à son mandat local, dans la commune d'Aperathu, où il instaure des comités populaires contrôlant l'intégralité de l'administration de la petite ville.

Infatigable, au début des années 2000, il devient l'un des principaux partisans de la coalition de la gauche radicale grecque qui donne naissance à Syriza, dont il est une figure emblématique. Les images de la manifestation contre le plan de rigueur imposé au pays par l'Union Européenne de 2010, où Manolis, âgé de 88 ans, est aspergé de gaz lacrymogènes, font le tour de la planète.

Et de nouveau, deux ans plus tard, en février 2012, aux côtés du compositeur Mikis Théodorakis, il tente d'accéder au Parlement, lors d'une des plus grandes manifestation qu'ait connu la Grèce, condamnée à la misère, et est violemment refoulé par la police.

Les gens sont en colère. La marche incontrôlable de cette colère peut nous entraîner dans un très grave conflit. Il y a des suicides, des gens qui sont arrêtés parce qu'ils volent pour nourrir leurs enfants. Mais que va-t-il se passer quand les ressources des gens seront complètement épuisées ? Si cette colère ne se transforme pas en un acte politique, nous serons perdus. C'est pour ça qu'il faut des élections le plus vite possible. L'écart entre le peuple et le gouvernement devient trop important. Les députés n'osent pas apparaître en public.

Manolis Glézos dans Le Monde, l'Oracle de Naxos, 29/02/2012

Glénos Manolis tentant d'entrer au Parlement, en février 2012
Glénos Manolis tentant d'entrer au Parlement, en février 2012

Au Parlement Hellénique, il y entre pourtant de nouveau, élu triomphalement aux législatives de juin 2012, représentant Syriza... puis au Parlement Européen, dont il devient le doyen, le 25 mai 2014, porté par 440 000 voix grecques, score sans précédent pour le parti d'Alexis Tsipras.
Pourtant, ce n'est pas lui qui prononce le discours inaugural du nouveau Parlement Européen, normalement dévolu à son doyen. En effet, quelques années auparavant, pour que Le Pen ne jouisse pas de cet honneur, c'est le président sortant qui est chargé de cette allocution.

Mais, ce n'est pas suffisant pour faire taire Manolis Glézos. D'autres, plus menaçants, ont essayé, pas un n'y est arrivé. Ce dimanche 25 janvier 2015, pourrait être l'heure de la lutte finale, pour le premier Résistant d'Europe !

On vit un changement historique, qui va bouleverser le monde entier, dans dix ans, vingt ans, quarante ans. Si nous ratons cette occasion, nous allons reculer.

Manolis Glézos, dans Le Monde, l'Oracle de Naxos, 29/02/2012

Tag(s) : #Luttes, #LIBRES !, #Peuples !

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