Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Le 18 août 1789, Liège la révolutionnaire !

Depuis 985, la cité de Liège vit sous le régime de la principauté épiscopale, mis en place par Notger, évêque de la cité .

Pendant huit siècles perdure ce régime, et la province de Liège est intégrée à l'espace du Saint-Empire germanique, dans le Cercle de Westphalie : le prince-évêque a besoin de l'investiture de la Diète, assemblée des souverains germaniques, et sa principauté est soumise à subsides militaires et financiers.

Mais la Cité Ardente est aussi une ville wallonne et francophone, au contact direct du monde germanique, et c'est avec opiniâtreté que les Liégeois défendent leur langue et leur culture. Dès le Xème siècle et tout au long du Moyen Age, son rayonnement culturel s'exprime dans tous les domaines des sciences, des arts et des lettres. Une école musicale liégeoise émerge dès le XIème siècle et perdure jusqu'à nos jours, d'Etienne de Liège à André Grety au siècle des Lumières, de César Franck à Henri Pousseur.
Et dans ce contexte de vivacité culturelle et de bouillonnement intellectuel, les Lumières s'invitent à la fête liégeoise, et notamment par le Journal Encyclopédique qui parait à Liège, fondé par Pierre Rousseau dès 1756.
Le liégeois Clément Plonteux fait paraître, à partir de 1777, un Dictionnaire universel des sciences morale, économique, politique et diplomatique, puis à partir de 1782, une Encyclopédie Méthodique.
La remise en cause du pouvoir religieux du Prince-évêque porte les idées d'émancipation de la bourgeoisie liégeoise et la cité devient une tête de pont de la diffusion en Europe des idées pré-révolutionnaires qui s'expriment dans le courant des Lumières.

L'élection épiscopale en 1772 de François-Charles de Velbruck, despote éclairé, esprit libre et franc-maçon, contribue à ancrer plus encore les Lumières dans la principauté, autorisant notamment la publication des œuvres philosophiques interdites dans le royaume de France, et stimulant les sociétés littéraires et scientifiques. La ville d'eau de Spa devient le Café de l'Europe, où les bobelins, les curistes, têtes couronnées ou puissants, témoignent tous de l'effervescence intellectuelle de la principauté liégeoise.

Outre cette influence des Lumières françaises, la proximité avec les Pays Bas autrichiens se fait sentir. Lorsque l'empereur Joseph II permet les progrès sans précédent de la laïcité, retirant au catholicisme le statut de religion d'état, ou instaurant un mariage civil, et de ce fait permettant le divorce, les regards liégeois, avides de liberté, se tournent également vers l'Est.

Le Prince-évêque Velbruck
Le Prince-évêque Velbruck

La société liégeoise, à l'image de celle d'Ancien Régime en France est une société d'ordres, dans laquelle la bourgeoisie et les artisans, représentés par Les Trente-Deux Métiers de Liège, et les Vingt-Trois Bonnes Villes de la principauté, jouent un rôle croissant, dans une région prospère.
Depuis 1684, les bourgmestres de la ville sont élus par le Prince et les Trente Deux Métiers, mais les classes inférieures de la société, ouvriers et petite bourgeoisie industrielle, ainsi que bas-clergé et petite noblesse, n'ont que peu de prérogatives, tandis que les crises de subsistance de la seconde moitié du XVIIIème siècle s'invitent durablement dans les réalités de la vie quotidienne des Liégeois.
Dans l'Encyclopédie, le portrait de la ville, brossé par le chevalier Jaucourt s'attarde peu sur ces difficultés et ces inégalités :

« Le Pays de Liège compte trente-deux collèges d’artisans, qui partagent une partie de l’autorité dans le gouvernement, et portent l’aisance dans la ville. [L'État liégeois se présente] comme une république libre, gouvernée par ses bourgmestres, par ses sénateurs et par les autres magistrats municipaux. [Néanmoins] le nombre de ses églises, de ses abbayes, et de ses monastères, lui font un tort considérable. »
Voltaire, plus lucide, critique vigoureusement le gouvernement catholique de la cité épiscopale : « C’est insulter la raison et les lois de prononcer ces mots : gouvernement civil et ecclésiastique ».
Malgré les efforts incontestables du Prince-évêque Velbruck pour lutter contre la misère du peuple, par la création remarquable de l'Hôpital Saint-Léonard, ou par le projet d'une réforme fiscale, rapidement lapidé par les Ordres privilégiés, la situation s'aggrave, dans un cycle infernal où la spéculation et la pression fiscale succèdent aux mauvaises récoltes.
Il parvient cependant à mettre en place un système d'instruction publique destiné aux enfants pauvres, filles et garçons, où les sciences et les mathématiques tiennent une place de choix, et rare en ce siècle, dotant également la ville d'une bibliothèque publique.
Lorsqu'en 1784 lui succède le réactionnaire César Constantin François de Hoensbroeck, le vent de la révolte commence à souffler sur Liège... Rapidement nommé "Tyran de Seraing" par les Liégeois, du nom du palais épiscopal d'été, il cristallise peu à peu toutes les haines et revendications de ses sujets.

Jean-Nicolas Bassenge
Jean-Nicolas Bassenge

A la proue du mouvement de protestation, la bourgeoisie liégeoise exige notamment la suppression des impôts indirects et la mise en place de taxes sur les grands domaines fonciers. Le Tiers-Etat constitué est rapidement accusé de soutenir inconditionnellement la politique de Hoensbroeck.
Parmi ces futurs révolutionnaires liégeois, en 1787, Jean-Nicolas Bassenge appelle ainsi de ses vœux une constitution :
« Liégeois, vous êtes un peuple libre ! Un peuple est libre quand il n’obéit qu’aux lois qu’il se donne à lui-même par le consentement de tous les individus qui le composent ou par celui des représentants nommés et autorisés par eux : en sorte que le peuple n’est libre qu’autant que la souveraineté, le pouvoir législatif, réside dans la nation entière. Le premier commis de la nation, son chef et non son maître, est l’organe de la volonté nationale. Membre de la souveraineté quand il s’agit de faire la loi, il est son seul délégué pour la faire exécuter. Il la fait promulguer quand tous y ont consenti : mais il n’est que l’organe et non l’interprète : il ne peut que la publier et non la changer ; il ne peut même la faire exécuter que selon les normes prescrites »

Ces proclamations révolutionnaires trouvent un écho considérable dans la société liégeoise, minée par la disette, le prix du pain flambant toujours alors que le blé est massivement exporté, et par le chômage. Jusque dans les plus humbles villages de la province, les communautés paysannes contestent la dîme, et intentent procès sur procès à l'Eglise et à la noblesse.

Avec ardeur tu fouleras l’esclavage dès à présent.
Plus d’impôt tu ne donneras si tu n’as pas de représentant.
De ces impôts tu connaîtras la cause et l’emploi clairement.
Jamais tu n’en paieras pour engraisser les fainéants.
Des lois bonnes tu formeras, mais simples, sans déguisement.
Du clergé tu supprimeras tout membre inutile hardiment.
Et de ses mains tu reprendras les biens superflus sur le champ.
Des despotes tu purgeras la terre irrévocablement.
Aux gens de loi tu couperas les ongles radicalement.
Aux maltotiers tu donneras congé radicalement.
Ton estime tu garderas pour les vertus non pour l’argent.
Aux dignités tu placeras des gens de bien soigneusement.
Et sans grâce tu puniras tout pervers indistinctement.
Ainsi faisant tu détruiras tous les abus absolument.
Et de l’esclavage tu deviendras heureux et libre assurément. Ainsi soit-il

Proclamation révolutionnaire de la cité de Liège

La bataille de Jemmapes. Gravure anonyme. (BNF, Paris)
La bataille de Jemmapes. Gravure anonyme. (BNF, Paris)

La révolution parlementaire de juin 1789, à Versailles, puis l'insurrection parisienne de juillet, met le feu aux poudres d'une société liégeoise largement gagnée aux idéaux révolutionnaires.

Le 18 août 1789, les démocrates, dont Jean-Nicolas Bassenge, exigent la démission des élus à l'Hotel de ville, et nomment leurs propres bourgmestres. C'est une commune insurrectionnelle, bien avant celle de Paris de 1792.
La citadelle de Sainte-Walburge, qui symbolise le pouvoir militaire du prince est prise d'assaut, tandis que Hoensbroeck est capturé par les assaillants, dans son palais d'été de Seraing. Contraint et forcé, il reconnait officiellement la nomination des nouveaux bourgmestres, et abroge le réglement de 1684.
La société d'Ordres s'effondre dans la principauté de Liège. Comme en France deux ans plus tard, l'évasion, réussie celle-là, de l'évêque en Allemagne conduit les révolutionnaires liégeois à proclamer la République ! Une constitution est rapidement adoptée, proclamant l'égalité de tous devant la loi, la souveraineté de la nation, et la suppression des privilèges.
La réaction des monarques et princes absolus du Saint-Empire ne se fait pas attendre cependant, et les Prussiens s'emparent de la cité, afin de modérer par la force les ardeurs des révolutionnaires liégeois, puis l'empereur d'Autriche Léopold II rétablit pleinement les pouvoirs du Prince-évêque en janvier 1791. Le ressentiment des Liégeois face au exigences des souverains germaniques grandit de mois en mois, tandis que les patriotes liégeois engagés dans les milices populaires sont contraints de fuir en France, où ils sont accueillis en frères.
En 1792, malgré les craintes de Robespierre, qui pensait que l'Europe n'aimerait pas les "missionnaires armés", c'est en libératrices que les troupes françaises sont accueillies, le 28 novembre 1792, après la victoire de Dumouriez, le 6, à Jemmapes sur les Autrichiens.
Le suffrage universel est adopté, et par plébiscite, la province de Liège est rattachée à la France.
Dans la cité ardente, 7548 Liégeois de plus de dix-huit ans se prononcent pour le rattachement, et ... quarante votent co
ntre.

Cette Révolution Liégeoise ne doit cependant en aucun cas être considérée comme une copie de sa sœur française. Elle est le produit d'une évolution politique et intellectuelle propre à la vieille province ecclésiastique de Liège, et l'a même précédée dans certaines phases, par la mise en place, avant 1792, d'une République.


(Article dédié à la Cité Ardente et à l'un de ses citoyens prénommé Minh)

Université de Bruxelles (18 avril 1996) Collection : Etudes sur le XVIIIe siècle

Université de Bruxelles (18 avril 1996) Collection : Etudes sur le XVIIIe siècle

Tag(s) : #Révolutions

Partager cet article

Repost 0