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Du Drapeau Rouge à la Haute Trahison

Le 22 juin 1908, à Tokyo, la foule brandit les drapeaux rouges, et, aux cris de "Révolution Sociale", "Anarchie et Communisme"; pour accueillir la libération de Koken Yamaguchi, célèbre activiste anarchiste.

Depuis 1868, le Japon est sur la voie de l'ère Meiji. Initiée par l'empereur Mitsuhito, qui prend le titre posthume de Meiji, gouvernement éclairé, après la restauration du pouvoir impérial face à l'autorité féodale du Shogun, issu de la puissante famille Tokugawa.

Le Japon est alors l'objet de toutes les convoitises, et en particulier de celles des Etats-Unis. En 1853, le commodore Perry, missionné par le président Fillmore, lance un ultimatum au Shogun : si le Japon ne s'ouvre pas au commerce international, s'il n'ouvre pas aux bateaux étrangers le port de Tokyo, les Navires Noirs de Perry bombarderont la cité.
Le Japon est en proie aux "Traités Inégaux", qui le jettent en pâture aux puissance occidentales.

250 années d'isolationnisme (Sakoku) prennent ainsi fin sous la menace. En 1867, le quinzième Shogun Yoshinobu Tokugawa abdique, et le jeune empereur Mitsuhito peut enfin reconquérir le pouvoir, au terme de la Guerre de Boshin, de janvier 1868 à mai 1869. L'époque Edo s'achève par le massacre des Samouraïs, et des quelques troupes modernes du Shogun, entraînées par les Français.

Du Drapeau Rouge à la Haute Trahison

Le Japon entre alors dans une marche forcée vers l'industrialisation et la modernisation de ses structures politiques, dont le mot d'ordre est " esprit japonais et méthodes occidentales "

La Charte du Serment de 1868 initie la mise en place d'un régime parlementaire bourgeois, inspiré de celui de l'Allemagne, tandis que la classe des Samouraïs, dissoute, est vivement encouragée à abandonner les armes pour se lancer dans les affaires. De guerriers, ils deviennent patrons de l'industrie en plein essor, hauts fonctionnaires de l'état, ou officiers de la jeune armée impériale.

Les religions du Japon sont également mises à contribution par le régime. Le shintoïsme est libéré de la tutelle du bouddhisme, qui évolue lui-même jusqu'à soutenir l'idéologie belliqueuse du régime... car, devant la rareté des ressources naturelles, l'heure de l'expansion a sonné pour l'empire du Soleil Levant, et les Coréens en font les frais les premiers.

Les chemins de fer, un système d'éducation nationale inspiré de celui des Etats-Unis, puis de l'université de Tokyo, une marine de guerre puissante, création du yen et de la banque du Japon, développement des grands groupes industriels autour d'une banque d'affaire, les Zaïbatsus... Le Japon se hisse au niveau des plus grandes puissances industrielles et militaires.

En 1905, pour la première fois, un pays asiatique parvient à vaincre une armée européenne. Les troupes du Tsar de Russie, sont laminées et le Japon se voit attribuer, par le traité de Portsmouth, la moitié de l'île de Sakhaline et le sud de la Mandchourie.

Du Drapeau Rouge à la Haute Trahison

C'est dans ce contexte que se développe, dès la fin du XIXème siècle, un mouvement ouvrier et syndical nippon.

Dès 1900, ses militants sont étroitement surveillés. Si les plus modérés sont tolérés par le pouvoir, depuis la création du Parti Socialiste du Japon en janvier 1908, les révolutionnaires, anarchistes et communistes, sont pourchassés. Shusui Kôtoku, militant anarcho-syndicaliste (photo) incarne l'aile la plus radicale de ce parti disparate, et prône la grève et l'action directe.

Yamaguchi Koken fait partie de ce mouvement. Journaliste, critique et activiste anarchiste, fermement opposé à la guerre russo-japonaise, qu'il dénonce comme une guerre capitaliste. Il est arrêté pour avoir diffusé des tracts contre la guerre.

Libéré le 22 juin 1908, il est donc accueilli par ses camarades, qui entonnent des chants révolutionnaires. La police est présente, et tente d'arracher le drapeau rouge des mains des militants; puis note soigneusement la description de tous les manifestants.

Une dizaine de manifestants, considérés comme les meneurs, sont arrêtés, tandis que les autres seront peu à peu identifiés et appréhendés à leur tour. Ce sont quatorze personnes qui sont traduites devant le tribunal de Tokyo pour mise en danger de la sûreté de l'état et condamnées à des peines de prison ou de travaux forcés.

Mais la lutte du gouvernement contre les communistes et les anarchistes ne fait que commencer. Les loi sur l'Ordre Public et la Police de 1900 donnent un cadre légal à la naissance d'une véritable police politique contrôlées par le pouvoir impérial. Les libertés syndicales, d’expression et de réunion sont considérablement limitées et la grève est interdite.

Du Drapeau Rouge à la Haute Trahison

En mai 1910, le gouvernement japonais entend donner le coup de grâce à ce mouvement. Après la perquisition au domicile de Miyashita Takichi, ouvrier dans une scierie de Nagano, et la découverte de matériel destiné à la confection d'engins explosifs, la police lance un coup de filet dans les milieux révolutionnaires. C'est l'Incident de Haute Trahison.

Shosui Kôtoku est arrêté, ainsi que son ex-épouse, la journaliste révolutionnaire et féministe, Kanno Sugako (photo). Dans tout le pays, ce sont 26 personnes qui sont arrêtées et accusées de complot contre l'empereur. Malgré l'absence de preuves concernant la quasi-totalité des accusés, 24 d'entre eux sont condamnés à mort, et si la peine de la moitié d'entre eux est commuée en peine de prison à perpétuité, onze sont exécutés, dont Shosui Kôtoku et Kanno Sugako.

Les condamnés de 1908 sont de nouveau interrogés et n'échappent aux poursuites que parce qu'ils étaient en prison au moment du présumé complot.

Pour les révolutionnaires japonais, le temps de la répression la plus dure commence. Les lois de Préservation de la Paix sont durcies, afin de réprimer tout mouvement social. La police de la pensée, la Tokkô est mise en place dès 1911. Au sein du ministère de la justice, les "procureurs de la pensée", shiso kenji, condamnent les opposants ou tentent de les "rééduquer". A mesure que le totalitarisme et le militarisme se développent, la répression contre les communistes et les anarchistes s'intensifie.

Entre 1925 et 1945, plus de 70 000 personnes ont été arrêtées en vertu des dispositions de la loi de préservation de la paix de 1925...

Et si les autorités américaines abrogent ces lois en 1945, le procès en réhabilitation des accusés de l'Incident de Haute Trahison est rejeté par la Cour Suprême du Japon en 1967...

Tag(s) : #Luttes, #Répression, #Asie

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