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Stance aux aveugles

Ceux qui se souviennent un peu du passé n'ont pas été surpris, hélas, du meurtre du jeune militant antifasciste, Clément Méric, battu à mort par des skinheads, en plein cœur de Paris, le 5 juin 2013.

Et ceux qui craignent les comparaisons trop hâtives entre le passé et le présent trouveront anti-historique le fait d'établir des rapprochements entre les réalités d'aujourd'hui, et celles des années Trente.

Oui, mais alors, à quoi sert l'histoire ?

A exalter interminablement la nostalgie d'un passé à jamais révolu, comme un paradis perdu ?

A exercer une curiosité plus ou moins morbide sur ce qui est, par essence, un vaste cimetière ?

A reconstituer les faits et les époques de la façon la plus scientifique possible, sans jamais s'interroger sur l'empreinte que ce passé laisse sur le présent ?

A créer des mythes, quels qu'ils soient, qui galvanisent le culte du chef ou celui du peuple ?

Ou à en tirer des enseignements, dans notre conduite présente, à mieux savoir évaluer les périls, à ne plus commettre les mêmes erreurs, à comprendre dans les circonstances et le contexte d'une situation, les enjeux que l'on ne voit pas lorsqu'ils sont grossis à la loupe de l'actualité...

Certes, l'histoire ne se répète pas tout à fait, mais elle a tout de même tendance à bégayer quand on ne prend pas la peine d'en écouter les leçons. Et ce n'est pas de morale, dont il s'agit, mais de lucidité. L'histoire est la grande accoucheuse du présent, c'est l'expérience collective d'une espèce qui éprouve le besoin d'écrire son temps et de se pencher sur son passé.

Alors que nous avons la certitude du contraire, jamais n'avons nous été aussi proches, depuis la Seconde Guerre Mondiale, d'un retour du fascisme et du totalitarisme. Nous n'y croyons pas plus que la plupart de nos arrière-grand-parents...

Les moyens dont disposeraient aujourd'hui ces régimes seraient pourtant bien plus terrifiants. Dans les trois phases de l'emprise totalitaire, la séduction, l'embrigadement et la surveillance, puis la répression et l'exclusion, les moyens technologiques actuels et l'ingénierie sociale développée par les publicitaires, héritée elle-même de la propagande totalitaire, rendraient possible un contrôle total de tous les aspects de la vie publique et privée.

Et nous n'en sommes déjà plus à la premiere scène de cette emprise insidieuse, ni au premier acte de la marche de l'extrême-droite vers le pouvoir.

Stance aux aveugles

Dans le contexte social, politique et moral de leur accession au pouvoir, tout d'abord...

La crise, née de l'éclatement de la bulle spéculative, en 1929 à Wall Street, devient mondiale. A un rythme différent, en fonction des liens commerciaux et financiers avec les Etats-Unis, la crise se diffuse en Europe et dans le monde entier.

Et là aussi, il est question de dette publique que la misère des peuples coupables doit expier. Les files sont interminables devant les soupes populaires, comme elles le sont encore devant les locaux des Resto du Coeur. Le chômage flambe, et aucune politique keynesienne ne parvient à enrayer ce qui devient le moyen de faire pression sur les salaires de ceux qui travaillent encore, et font figure de privilégiés.

L'illusion de la consommation, et la servitude du crédit n'endiguent plus cette paupérisation et les angoisses qu'elle génère.

Si l'Allemagne est la plus touchée, puisque les Etats-Unis rapatrient rapidement leurs capitaux, investis pendant la République de Weimar, nul besoin d'expliquer plus en détail les succès d'Aube Dorée en Grèce aujourd'hui.

Stance aux aveugles

L'autre ferment du repli identitaire est le sentiment de frustration et d'humiliation...

Celles de la défaite militaire pour l'Allemagne, de la non-restitution des terres irrédentes pour l'Italie, celles des anciens poilus de la Grande Guerre, perdus pour tout tentative de vie normale. La brutalité née dans les tranchées de Verdun déteint sur tous les rapports sociaux et politiques, comme l'obsession du pacifisme, qui paralyse toute action préventive contre la marche nazie vers la guerre de conquête.

Comme il est difficile de mesurer l'humiliation ressentie par les peuples... Mais l'extrême violence de la société, au travail comme dans l'exclusion, est douloureusement présente. Et le sentiment de l'inutilité de la démocratie aussi. Quelle démocratie, lorsque les décisions des peuples ne sont pas respectées, comme après le référendum sur le traité constitutionnel ? Quelle démocratie lorsqu'être un million ou cent dans la rue revient au même... Quelle liberté d'expression lorsque les médias majoritaires font et défont l'opinion, et que les journaux télévisés donnent le sentiment de ne pas vivre dans le même pays que ceux qui les font... Dans les slogans d'extrême-droite, renvoyant dos à dos la droite et la gauche, et fustigeant la "république des voleurs", cette humiliation trouve son exutoire...

Stance aux aveugles

Les traditions de la droite antiparlementaire sont ancrées dans la société des années Trente, avec, certes, des variantes nationales. Mais tout ce beau monde se rejoint sur l'essentiel, et surtout sur l'antiparlementarisme. En France, c'est la droite du sabre et du goupillon, nostalgique d'une France paysanne aux traditions immuables, qui fera le lit de la "Révolution Nationale" pétainiste.

Nous les avons vu à l'oeuvre dans les rues à propos du mariage pour tous, et ce fut sans doute un choc pour certains que de constater qu'ils sont toujours là, dans le sillage des ligues, à l'image de celles qui ont tenté le coup de force, le 6 février 1934. La droite ultra-catholique, antisémite, xénophobe, celle des monarchistes, celles des antidreyfusards, des Croix-de-Feu ou du Faisceau...

Mais, comme dans les années Trente, dans l'ombre des traditionalistes catholiques se dissimulent, de moins en moins, les groupes nationaux-révolutionnaires, représentés par la lie intellectuelle d'égalité et réconciliation ou de fdesouche...

Ces groupuscules fascistes, néo-nazis, identitaires, ont, comme le NSDAP, après l'échec du Putsch de Munich, choisi la discrétion et la voie légale, tout en mettant la rue à feu et à sang, par le bras des S.A. Ralliés au FN dans les années 80, ils lui ont fourni des cadres, doués pour la communication et se servant avec allégresse des milices privées que constituent les skinheads.

Comme les éléments les plus radicaux d'Occident s'épanouissent à l'UMP, exemptés de leurs "crimes de jeunesse"... La vie politique s'est recentrée à droite. Dans le mouvement, le PS a définitivement abandonné la lutte des classes. C'en est fini de la droite gaullienne, qui composait avec les idéaux de la Résistance. La parenthèse s'est refermée.

Les gesticulations odieuses et grotesques de Coppé, en Don Camillo antipathique, à la conquête de l'électorat catholique d'extrême-droite en témoignent.

Stance aux aveugles

La banalisation de l'exclusion et de la haine communautaire est certes le fait des réseaux d'extrême-droite qui se développent partout en Europe, mais aussi de l'indifférence et du laissé-faire des droites dites classiques, et de la gauche réformiste. Rien de tel qu'une bonne petite mise au pilori communautaire pour détourner la colère. Qu'ils soient Juifs hier ou Roms aujourd'hui, francs-maçons ou communistes, "fainéants" ou RMIstes, que les minorités sont pratiques lorsqu'il s'agit d'éviter, à grand coup d'éructations et d'expulsions, une explosion sociale imminente.

La réapparition du mot "parasite" en politique est significative. Lorsqu'on en arrive à désigner des êtres humains par ce terme, jusqu'à ce que l'idée fasse son chemin et franchisse, une par une, toutes les barrières de la morale humaniste, on finit immanquablement par purifier, dératiser, exterminer.

C'est le jeu que joue Valls avec la chasse aux Roms, et Hortefeux avant lui. C'est le pari de Coppé et de ses petits pains. Et cette insidieuse pénétration du racisme ordinaire, qui suinte par tous les pores médiatiques, dans les esprit, ne pouvait que respectabiliser, au final, le parti fasciste qu'est le Front National.

Stance aux aveugles

L'exacerbation des luttes idéologiques, et la peur d'une révolution communiste, immanquablement, entraîne l'adhésion du Capital aux méthodes des fascistes. Sans les industriels et financiers italiens et allemands, à la tête de tous les grands groupes de presse, jamais Mussolini ou Hitler ne seraient arrivés au pouvoir. La lutte des classes n'est pas un conte pour enfants pas sages. Quand il s'agit de défendre ses intérêts contre l'éventualité d'une expropriation, la bourgeoisie cesse d'être paternaliste pour devenir purement répressive. Et c'est l'heure des alliance les moins avouables.

Il ne faut voir aucun tour de passe-passe prodigieux dans la remise au travail de l'Allemagne par Hitler, après 1933, mais simplement le fruit de cette alliance et l'interdiction de tous les moyens de la lutte ouvrière.

L'extrême-droite sait à merveille récupérer à son profit le vocabulaire et l'iconographie de la révolution, et le grand patronat, en Italie comme en Allemagne, perçoit cette capacité à détourner la colère populaire à son profit. Cela vaut bien le sacrifice de l'humanisme, qui ne rapporte rien, au fond.

Stance aux aveugles

Dans leur stratégie et leur mode opératoire, ensuite...

1) Séduire et convaincre

Autres temps, autres moyens de communication, mais au fond, dans la pratique propagandiste, les méthodes sont les mêmes et s'appuient sur un martelage systématique de slogans savamment distillés... sur tous les supports possibles, de la presse aux grands rassemblements où le phénomène de groupe est exalté à l'extrême.

Par le travail de fourmi que constitue l'entrisme et la présence systématique sur tous les médias. La toile est tissée de ces araignées qui tissent patiemment, pas forcément nombreux, mais présents partout, jusque sur les sites des chaînes de télévision, sur les forums de jeu vidéo... Partout.

Et les modes de séduction n'ont pas changé. Flatter un sentiment d'appartenance, certes, mais aussi donner à ses lecteurs le sentiment d'être intelligent. Là prennent place les multiples théories du complot, qui ont fort peu changé depuis le Protocole des Sages de Sion. Convaincre, comme Bonnet de Soral, que la vérité est ailleurs, exalte le sentiment d'être un élu, fait pour la lumière et la vérité, au milieu des incultes, dans un monde dé-complexifié à l'extrême...

2) Embrigader et brutaliser

Puis vient la violence réelle...

Nous venons d'en voir les effets.

Les mêmes que ceux des Chemises Noires ou Brunes italiennes et allemandes qui misent sur la violence. Bagarres de rues, expéditions punitives, traque à la sortie des meeting politiques... Il s'agit d'allumer des incendies que l'on sera seul à pouvoir éteindre, en misant sur une volonté populaire de retour à l'ordre. Et qu'ils sont rassurant, les uniformes et les cranes rasés, lorsque les victimes sont sciemment présentées, comme notre jeune Clément, comme des "militants d'extrême-gauche"...

Il ne faut pas être devin pour comprendre, et de nombreuses voix nous en avertissent depuis des années, que les conditions sont réunies pour le déchaînement de cette violence.

Et sans nul doute, comme dans les pire films de propagande nazie, les fascistes encenseront bientôt leurs propres martyrs, tués par les abominables antifas...

Tandis que tout doucement, dans toute l'Europe, les scores électoraux des partis d'extrême-droite progresseront, justifiant les alliances avec la droite classique.

La troisième phase, si nous ne faisons rien, sera l'exclusion et la répression, lorsqu'ils seront au pouvoir.

Stance aux aveugles

Et dans les erreurs d'analyse impardonnables que cette progression du fascisme, à l'échelle européenne, entraînent !

Aucune image n'est plus représentative que celle de Chamberlain brandissant, à son retour de Munich, le traité signé avec Hitler, qui entérine le démantèlement de la Tchécoslovaquie. En cédant les Sudètes aux nazis, au prétexte de la germanité de ses populations, les démocraties que sont la France et le Royaume Uni abandonné leur allié tchécoslovaque... et se gaussent d'avoir sauvé la paix.

« La France est rendue à la belote et à Tino Rossi. Sur le demi-cadavre d’une nation trahie, sur les demi-cadavres de leur honneur, de leur dignité, de leur sécurité, les hommes par millions dansent la danse de Saint-Guy de la paix », écrit Henry de Montherland en 1938...

Et bien avant, dès avant l'accession du nazisme au pouvoir, on dansait la danse de Saint-Guy de l'imbécillité... Alors que la droite pensait pouvoir utiliser Hitler, le parti communiste allemand souhaitait qu'il arrive aux affaires pour prouver son incapacité à gouverner !

Sans comprendre qu'une fois au pouvoir, il ne le lâcherait plus et que plus aucune contestation ne pourrait être tolérée.

Quelle regrettable propension à ne comprendre l'essence du fascisme, qu'une fois enfermé dans un camp, aligné contre un mur, ou la tête sur le billot....

 Les aveugles, de Bruegel l'Ancien.

Les aveugles, de Bruegel l'Ancien.

Ceux qui s'imaginent que les partis et groupuscules d'extrême-droite sont les idiots utiles des partis électoralistes, en premier lieu, sont des aveugles inutiles !

Il ne s'agit pas de remettre en cause la stratégie éprouvée de la droite et de la gauche réformiste, qui instrumentalisent l'extrême-droite. Même un enfant de six ans comprendrait le mécanisme...

Mais qu'ils cessent d'être naïfs au point d'imaginer que l'extrême-droite se laisse ainsi instrumentaliser... Elle poursuit ses buts propres, prospère sur le terreau de cette instrumentalisation, et continue, en rangs serrés, sa marche vers le pouvoir.

Plus naïfs encore sont ceux qui pensent qu'au stade où nous en sommes déjà de cette course effrénée, les mots et l'intelligence peuvent faire barrage au fascisme, ou qui, dans un souci récupération politique, sont incapables de discerner les enjeux profonds de la lutte antifasciste.

Et à propos des alliances à consentir dans une lutte commune contre le fascisme, comme le disait Trotsky dans une lettre à un ouvrier communiste allemand, en 1931 :

" Aucune plate-forme commune avec la social-démocratie ou les dirigeants des syndicats allemands, aucune publication, aucun drapeau, aucune affiche commune ! Marcher séparément, frapper ensemble ! Se mettre d'accord uniquement sur la manière de frapper, sur qui et quand frapper ! On peut se mettre d'accord sur ce point avec le diable, sa grand-mère et même avec Noske et Grzesinski. A la seule condition de ne pas se lier les mains."

Défilé des S.A., Hagener Strasse, Dortmund, 1933. Défilé des groupuscules fascistes et néonazis, Paris, 2013.  Déjà, dans les années Trente, la droite et une large partie de la gauche réformiste considérait que les nazis ne constituaient pas le moindre danger. Pour les uns, il était nécessaire de jeter des ponts et de créer des alliances. Pour les autres, il falait qu'Hitler accède au pouvoir pour prouver son incompétence à gouverner. Et tous instrumentalisaient l'extrême-droite, pour séduire ou effrayer. Quel aveuglement !

Défilé des S.A., Hagener Strasse, Dortmund, 1933. Défilé des groupuscules fascistes et néonazis, Paris, 2013. Déjà, dans les années Trente, la droite et une large partie de la gauche réformiste considérait que les nazis ne constituaient pas le moindre danger. Pour les uns, il était nécessaire de jeter des ponts et de créer des alliances. Pour les autres, il falait qu'Hitler accède au pouvoir pour prouver son incompétence à gouverner. Et tous instrumentalisaient l'extrême-droite, pour séduire ou effrayer. Quel aveuglement !

Les Croix de Feu, Manifestation du 6 février 1934, Civitas, Manif pour tous, mai 2013. Les mêmes ! De la soutane au goupillon ! Résistance !

Les Croix de Feu, Manifestation du 6 février 1934, Civitas, Manif pour tous, mai 2013. Les mêmes ! De la soutane au goupillon ! Résistance !

« Les personnages et les situations de ce récit étant purement réels, toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être fortuite. »

Tag(s) : #Antifa

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