Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Religion et pouvoir en occident

Un article de 1996, qui décortique les rapports entre religion et pouvoir en Occident...

Comment s'est fondée la grande alliance du christianisme avec le pouvoir monarchique, et comment la religion et le pouvoir se sont mutuellement instrumentalisé...
Pour mieux comprendre les mouvements d'opposition au mariage pour tous, par exemple, qui nous semblent surgis d'un passé lointain, et réveiller les feux du fanatisme catholique.

" Comme tout ce qui effraie, le fanatisme est devenu médiatique. Par la grâce des journaux télévisés, certaines affaires ont pu attirer l'attention des téléspectateurs sur la résurgence possible du phénomène fanatique en Occident. Peut-être peut-on déplorer que le cri de ceux qui demeurent vigilants résonne dans le silence dès que le caractère spectaculaire d'une manifestation de fanatisme fait place à un débat de fond... Dans une civilisation de la forme et de l'image, le citoyen-téléphage vit dans un monde virtuel, où seul ce qui est vu revêt de l'importance; la pensée se trouve reléguée au rang de passe-temps voué aux loisirs d'une élite intellectuelle qui se prête au jeu de la mystification médiatique, parce que tel est désormais le seul moyen de se faire entendre... ou de se faire voir. (...)

Les médias ont introduit dans l'approche du fanatisme une échelle de valeur qui se mesure au nombre de morts, au pays concerné, et surtout à la religion proclamée. Les fantasmes médiévaux de l'Europe chrétienne resurgissent alors de toute leur force originelle : les progrès de l'Islam, la version militaire et terroriste du concept de Djihad, le retour à la foi d'une troisième génération immigrée sacrifiée sur l'autel de l'intégration à tout prix, font recette, tandis qu'une réflexion, au sens littéral, sur notre propre histoire religieuse et ses potentiels d'excès semble vaine. Et dans cette surenchère, l'Amérique, qui n'a pas de Moyen Age, qui n'a pas d'enfance, confond allègrement Islam et pays arabes, nationalisme et intégrisme religieux, Kadhafi et Mahomet! L'exotisme vient se lier à l'idée de fanatisme et l'exotisme est toujours l'ailleurs... (...)

Qui, dans cette perspective, viendra dénoncer les regains du fanatisme religieux en Occident ? (...) Existe-t-il une échelle de Richter du fanatisme pour que l'on n'entrevoie dans ces "faits de société" que des épiphénomènes à répétition ?

Lorsqu'il s'agit de disserter interminablement sur les succès de l’extrême droite, dont les rangs comptent nombre de militants du goupillon, l'on trouve toujours ceux qui dénoncent, ceux qui mettent en garde, ceux qui prophétisent... Il paraît nul et non avenu, en revanche, de s'inquiéter des débordements d'une religion qui n'en finit pas de mourir ! L'on attribue trop vite aux sursauts d'une lente agonie les atteintes au droit de ne pas croire. C'est avec une molle indignation, teintée d'ironie, que l'on accueille les bulles pontificales, en considérant que le Pape appartient désormais au savant décorum d'une ère révolue, à la pourpre ternie d'une liturgie qui a cessé de séduire, qui ne fascine plus, qui a perdu le souffle capable de rallumer la flamme du fanatisme.

(...)

L'Église, ciment de l'Occident

L'Eglise fut pourtant la force unificatrice de l'Europe. Aux premiers siècles du Haut Moyen Age, tandis que se dessine lentement l'ébauche des nations européennes qui ne sont encore que des peuples poussés vers l'Ouest, le Christianisme est le ciment de ce mur qui entourera bientôt l'Occident. Au Moyen Age, d'ailleurs, on ne parle pas d'Occident, ni d'Europe. Pour qu'il y ait un Occident, il faut qu'existe un Orient ! Trop lointain, méconnu de nos moines et évêques des Gaules, trop de souvenirs de Huns dévastateurs aussi... Quant au terme "Europe", il n'est point de mise; les vieilles frasques obscènes de Zeus métamorphosé en taureau sont reléguées par nos copistes au rebut des superstitions. Les terres gagnées par la bataille contre le paganisme deviennent la Chrétienté. Que l'Eglise soit alors divisée en sectes diverses, dont l'arianisme récalcitrant des Wisigoths d'Espagne est le témoignage le plus significatif, ne change rien à cette dénomination.

Le christianisme s'impose alors dans ce rôle unificateur, tant aux plans politique et social que spirituel et moral. Il se fait trait d'union entre l'héritage de Rome, qui ne s'est jamais entièrement effondrée en 476, et ces Barbares germaniques aux moeurs politiques si étrangères à la rationalité du système de Pax Romana. Rome, sa culture et sa langue continuent de vivre bien longtemps après la déposition de Romulus Augustule. Rome continue de vivre dans l'esprit des clercs, des évêques dont la charge épiscopale venait couronner la carrière sénatoriale. Sidoine Apollinaire, au IV° siècle décrit avec répulsion les coutumes étranges des Barbares; un siècle plus tard, Grégoire de Tours rapporte ce qu'il sait du baptême de Clovis, et prend parti pour ceux de ses petits-fils qui défendent le mieux les intérêts de l'Eglise. Un siècle entre ces deux évêques... Un siècle pour que l'Eglise catholique devienne le lien entre les anciennes structures romaines et la royauté d'essence germanique ! Un siècle aussi pour que le latin raffiné de Sidoine se délite en un rude "sermo rusticus" revendiqué par Grégoire. Par le baptême de Clovis, les rois francs s'assurent l'alliance de l'épiscopat gaulois. La disparition progressive de l'arianisme renforce encore cette puissance de l'Eglise en tant que force politique.

Dans le domaine de la société, la fusion des élites gallo-romaine et germanique se réalise sous l'égide de l'Eglise. L'instauration très progressive de la stabilitas matrimoniale, l'indissolubilité des liens du mariage, scelle le destin des familles sénatoriales et des zippes de l'aristocratie franque. La cohésion naît sur l'oreiller , et la religion tient la chandelle du brassage des populations! Quelques siècles plus tard, et dans toutes les franges de la société, nul ne saura plus dire qui est Gaulois, Romain, Franc, Alaman, Wisigoth ou Burgonde. Nos "ancêtres les Gaulois" sont pures inventions de la République!

Cependant, c'est dans le domaine de l'histoire des mentalités, des croyances, de la pratique religieuse que l'Eglise révèle son génie. Pour qu'à la fin du XX° siècle encore l'on fête l'Epiphanie en s'empiffrant de galettes à fèves, pensant honorer les Rois Mages en extase devant l'Enfant-Jésus, il aura fallu des trésors d'ingéniosité aux clercs de ce Haut Moyen Age ! Qui se rappelle, la couronne de carton sur la tête, des cérémonies antiques données en l'honneur du dieu Janus, selon le même rituel et à la même époque de l'année ? Et, posant la crèche aux pieds du sapin, voyons-nous encore dans l'arbre immortel la représentation d'une divinité de la végétation arbustive, tel Dionysos au culte sauvage ? L'Eglise a su réaliser le tour de force qui consiste à récupérer à son avantage toutes les réminiscences du paganisme originel, les résurgences des cultes barbares et antiques oubliés, le souvenir-même de leur existence... L'une de ses armes dans ce combat de longue haleine fut la domestication des femmes. Très vite gagnées à la foi nouvelle, la religion des esclaves, de Rome ou d'ailleurs, celles-ci deviennent bientôt les phares du christianisme : Clotilde convainc, après maintes peines, Clovis d'abandonner son panthéon, les filles franques se retirent d'un monde où elles sont les enjeux de stratégies matrimoniales en devenant Deo devotae ou religieuses, puis Sanctae et Beatae. Peu à peu, ce sont les saintes qui se mettent à faire des miracles, de leur vivant, ou de façon posthume par leurs multiples reliquaires. En réalité, elles dament le pion aux pythonisses, sibylles et autres prophétesses qui sillonnent les chemins de l'Antiquité. Ces femmes qui cristallisent autour de leur personne les souvenirs païens deviennent d'ailleurs, au fil du temps et des conciles, des sorcières, tandis que les visions et stigmates des dévotes sont commentés et respectés.

De cet extraordinaire potentiel d'unification naît la civilisation médiévale classique, alors que le pouvoir de l'Eglise grandit de son aptitude au syncrétisme et à la pacification. Trèves et Paix de Dieu sont soigneusement orchestrées par les moines à la conquête du pouvoir temporel. Saint Bernard appelant à la Croisade rend ainsi service au prince : il s'agit certes de libérer le tombeau du Christ, mais aussi de détourner hors de l'espace chrétien les excédents démographiques d'une chevalerie encombrante par les pillages incessants auxquels se livrent les cadets. L'Eglise sait aussi imposer, à cette époque, l'idéal chevaleresque de protection de la "veuve et de l'orphelin".

Le coup d'état laïque

La sourde empoignade à laquelle se livre le pouvoir spirituel aux prises avec la puissance temporelle doit cependant être considérée comme un échange de bons procédés : la liturgie catholique s'enrichit peu à peu des gestes des rituels politiques. On ne prie plus face contre le sol, mais en joignant les mains comme on prête serment à un suzerain. Peu à peu, le temporel pénètre le spirituel. De cet échange naît ce qui perdra les prétentions de l'Eglise. Elle se transforme peu à peu en un justificatif divin, un prétexte sacré de la royauté qui devient monarchie.

Ainsi, les princes, depuis les premiers Carolingiens, savent donner à leur pouvoir le caractère religieux conféré par la cérémonie du sacre, et à l'époque de Charlemagne apparaît la légende de la Sainte-Ampoule. Seul laïc à bénéficier de l'onction, le roi puis empereur règne désormais sur un domaine qui lui échappait jusqu'alors... C'est le coup d'état temporel ! Artisans de cette "révolution", les Capétiens affirment leur autorité en défiant de plus en plus ouvertement le compromis. Le statu quo entre le sceptre et la crosse se rompt lentement. Le règne de Philippe Auguste, marqué par la naissance d'un sentiment national français, et d'un renforcement de la pyramide féodale dont le roi est sommet, est exemplaire à ce sujet. Par un prétexte religieux, la Croisade contre les hérétiques cathares, il reconquiert la partie méridionale du royaume, depuis longtemps tombée aux mains des familles comtales. L'Eglise, tutrice de la royauté primitive, devient la canne sur laquelle s'appuie la monarchie.

Dans le domaine de la morale sexuelle imposée laborieusement par l'institution ecclésiastique, s'affirment les prétentions laïques à faire ployer le clerc. Philippe Auguste, toujours, résiste avec âpreté aux tentatives du Pape de le faire revenir à Ingeburge, son épouse répudiée aux lendemains des noces. Que la danoise fût frappée d'une quelconque difformité ou que l'aiguillette du roi fût bel et bien nouée, il n'empêche que la crise fut majeure. De même, dans l'empire d'Angleterre-Anjou-Aquitaine à la même époque, les indignations cléricales quant à l'inconduite réelle ou prétendue d'Aliénor restent vaines et éclairent un état de faits éminemment révélateur : dans la direction et le salut des âmes des souverains, l'Eglise n'a plus son mot à dire, elle absout simplement. Quelques siècles plus tard, c'est le refus d'obtempérer d'Henri VIII qui dissociera définitivement l'anglicanisme et le papisme, accusé d'ailleurs de tous les vices possibles.

Le pouvoir laïque influence bientôt les structures-mêmes de l'Eglise. Depuis le pape Grégoire et sa Réforme, depuis que l'évêque de Rome est devenu souverain pontife, monarque parmi les monarques, les laïques n'ont eu de cesse de briser les prétentions territoriales du Pape. Les Hohenstaufen s'illustrent dans ce combat; les Capétiens, par leur acharnement à constituer une Eglise gallicane pour mieux la contrôler, font d'Avignon le signe éclatant de leur victoire. Profitant des luttes de factions qui font régner l'insécurité dans les Etats Pontificaux, ils parviennent à déplacer à leur profit le centre du pouvoir spirituel. Avec Philippe le Bel, la monarchie moderne s'esquisse dans l'asservissement de la politique pontificale... L'Eglise s'est peu à peu modelée à cette image. Elle ne se laïcise pas encore, loin s'en faut, mais ses moines quittent leur retraite pour vivre dans le siècle. Le succès des Ordres Mendiants, et surtout des Franciscains éclaire singulièrement le destin d'une Eglise qui sort de sa magnificence cloîtrée, et descend de son piédestal pour trouver au milieu du peuple son renouveau, dans les oeuvres de charité ou d'éducation.

Les souverains modernes exploitent à merveille cette vocation nouvelle. Pour longtemps, l'Eglise est garante de l'ordre, au sens d'Ordo, et contribue à maintenir le Tiers-Etat à la place que lui impose la naissance. C'est le règne de la Vertu, dont la piété et le respect du consensus social permettent le renforcement de la monarchie française, quand bien même celle-ci s'appuie sur une bourgeoisie qui achète sa noblesse. Peut-on voir, dans la présence de Richelieu ou de Mazarin auprès de nos rois le signe d'une nouvelle alliance? Ils sont bien moins cardinaux que grands seigneurs, en vérité, et ils servent bien plus la monarchie absolue que la religion...

L'Eglise se confine dans ce rôle de garant de l'ordre établi. Active, elle pourchasse les superstitions, pour mieux étendre son pouvoir moral au coeur de la masse. Ce sont les curés de villages qui se font messagers royaux en lisant les édits lors de la messe. Tandis que les esprits éclairés du XVIII° siècle, élevés dans les collèges jésuites ou oratoriens, pourfendent l'obscurantisme d'un âge dit "moyen", le peuple vit au rythme des imprécations du clerc. La Révolution échoue dans ses tentatives de substituer un culte public à la dévotion populaire. L'Eglise est le lieu de sociabilité par excellence. Même remplacé par l'assommoir et le lavoir au XIX° siècle, c'est en partie par l'imprégnation religieuse millénaire que seront jugulées les velléités de révolte ou de grève. L'Eglise canalise les débordements tant personnels que collectifs parce que sa grande force est de pouvoir pardonner. Le pardon permet à ceux qui le sollicitent de demeurer au sein d'un ordre nécessaire à la stabilité du pouvoir temporel. Le "Gott ist mit uns" du IIIème Reich n'a pas d'autre signification, puisque le nazisme n'est pas chrétien et se nourrit de mythes païens fondés sur la force bien plus que sur la mortification. Il s'agit là aussi pour le pouvoir temporel de se justifier pour mieux imposer un système de valeurs diamétralement opposé à l'idéal chrétien d'égalité devant la Rédemption. C'est en ce sens que le totalitarisme quel qu'il soit repose sur le dogme et la foi, religieuse ou politique.

Frustrations et fanatisme

L'Eglise, dépossédée d'une partie de son pouvoir, malade de ses frustrations, réagit par le fanatisme. Au gré des événements malheureux qui secouent la Chrétienté, elle trouve dans l'excès, l'intolérance et dans une esthétique morbide, un regain de succès, une influence que jamais le pouvoir des Laïcs ne pourra posséder, celui de pouvoir discerner le Mal et le Bien. Le pouvoir politique est capable d'engendrer dans les mentalités les notions d'honneur et de déshonneur, de Privilégiés et de Tiers-Etat... mais n'est en aucun cas dépositaire de la morale. Sur ce terrain, la réaction fanatique du pouvoir spirituel bafoué se déchaîne. Frustrations politiques et personnelles, intimes même, du prêtre se mêlent alors pour inventer la sorcellerie...

Dans le contexte troublé de la fin du Moyen Age, les compagnies de flagellants sillonnent les routes des pèlerinages, les danses macabres fleurissent en fresques et en poésie, tandis que l'Enfer, le Paradis, et le Purgatoire récemment inventé deviennent le thème le plus courant des triptyques. Dans l'esprit torturé des clercs aux prises avec leurs propres démons intérieurs s'esquissent les premiers traités de démonologie. Les textes antiques et médiévaux reconnaissent certes l'existence des maleficae, mais le lien avec une possession diabolique n'a jamais été clairement reconnu, hormis dans quelques bulles destinées à fustiger l'hérésie, et la présence gênante des juifs et des mauresques dans l'Espagne reconquise. Au XV° siècle, la sorcellerie surgit dans les préoccupations spirituelles, dans les milieux de la machine inquisitoriale. Il s'agit donc à l'origine de traquer et d'éliminer les disciples de Pierre Valdo, dont l'idéal de vie christique s'est définitivement éloigné du cadre catholique. Dans le sillage de ces procès, sont particulièrement persécutées ces femmes que l'on ne considérait jusqu'alors que comme des solitaires, expertes en plantes médicinales, héritières des traditions germaniques où elles jouaient le rôle de détentrices du sacré et du secret. C'est effectivement dans l'ère septentrionale de l'Europe que les bûchers flamberont le plus souvent et le plus longtemps. Comme aux temps les plus sombres de la Terreur, où le Salut Public fait office de religion, l'Inquisition nourrit le feu continu grâce à la délation et aux rumeurs. Se souvient-on de la mort d'une vache, d'un nouveau-né ou de la grossesse incongrue d'une vierge, et c'est la chasse qui mène à la question et à la mort. Si cette propension au lynchage, à l'élimination de tout ce qui ne lui est pas conforme appartient au peuple, la théorisation en revanche est le fait des prêtres. Le Malleus Maleficarum, le Marteau des Sorcières, traité de démonologie qui connut un vif succès, révèle l'imagination débordante des clercs qui l'ont rédigé, de leurs pulsions, de leurs fantasmes sans doute... Mais les victimes avouent, et ces élucubrations s'en trouvent confirmées par la réalité d'aveux soutirés par la torture.

De loin en loin, jusqu'au siècle des Lumières, les flammes des bûchers sont attisées, et les tribunaux inquisitoriaux sont peu à peu confiés aux laïcs. Le XVII° siècle connaît une recrudescence de ces cas. En ce siècle où le catholicisme se trouve contraint de céder du terrain à la Réforme, le lien entre frustration politique et explosion fanatique s'exprime profondément. Mais les affaires de ce siècle, celui de la Révocation, demeurent bien influencées par la chose publique. Ainsi, dans l'affaire des Diables de Loudun, où des moniales accusent leur abbé de pratiques sataniques, l'accusé est un clerc très proche des milieux nobles de la cité, seigneur ecclésiastique et impliqué dans les affres de la vie séculière.

Que dire donc de l'interpénétration de l'Eglise et de l'Etat, dans ce domaine ? Le terme "chasse aux sorcières" désigne de nos jours une réalité politique, tandis que l'Eglise tend à redevenir la réalité politique qu'elle était. Dans notre démonstration, tous les éléments sont réunis pour dénoncer les dangers d'une résurgence de la religiosité, même si celle-ci s'exprime pour le moment davantage dans le phénomène sectaire que dans le retour à la source chrétienne.

Par son aptitude à reconstituer une cohésion sociale autant que morale, l'Eglise peut s'imposer comme puissance salvatrice d'une société désorientée, bouleversée par l'éclatement des structures familiale, sociale, politique, dans un contexte où l'assistanat rappelle étrangement le système des clientèles électorales de Rome, ou le régime féodal au temps de son anarchie. Comme les islamistes en Algérie profitent de la pauvreté quand la mosquée est devenue dernier refuge, au même titre que l'intégrisme musulman naît de l'exaspération déçue du nationalisme, le catholicisme gagne une nouvelle audience, par son message de solidarité, par l'implication nouvelle de ses laïcs dans la mission d'évangélisation. Au gré de l'actualité, des phénomènes de société et des nouvelles terreurs, telle celle du Sida, le Pape, éminent politique use de l'arme médiatique, à laquelle ses prédécesseurs n'avaient pas accès. En exploitant l'intense besoin d'homme providentiel, l'attente d'un père, titre officiel de sa charge ecclésiastique, il crée l'événement dès qu'il se déplace, prêche, dénonce la foi fragile et tiède de ses fidèles, gronde en pater familias ceux qui sont devenus ses enfants par la cérémonie du baptême. Ses mouvements d'humeur choquent parfois, mais sont perpétrés dans le seul domaine où l'Eglise possède encore l'apanage de la conscience, celui des conduites individuelles et du respect d'une morale unique.

Comme la génération de mai soixante-huit s'est engagée sur les chemins de Katmandu, celle de l'an 2000 peut chercher dans le rigorisme d'un nouvel ordre moral la référence, le point de repère, la barrière que l'on n'ose pas franchir quand toutes les autres ont été renversées. Et parce que l'Eglise n'a pas pardonné la défection de sa fille aînée, la séparation de 1905, le point où la frustration nourrit le fanatisme est largement dépassé. Le schisme entre la papauté et les courants traditionalistes constitue ce point de rupture, et les manifestations du fanatisme se multiplient, influencées, il est vrai, par un puritanisme importé d'outre-Atlantique. Le pouvoir laïque et temporel, par son absence de substitut au besoin mystique, ne peut endiguer un éventuel mouvement de retour à la religion. Dans une conjoncture économique favorable, c'est l'hédonisme qui jugule ces aspirations de l'homme tourmenté; dans le cadre de la crise, dont les conséquences sociologiques sont encore incommensurables, on se réfère à des puissances supérieures.

Et si le risque de théocratie n'existe pas réellement, si la victoire de l'Eglise sur le pouvoir temporel n'est guère envisageable, l'extrême-droite continue, tel un joueur entêté, à miser sur les fidèles qui trouvent trop molle la détermination du Pape à défendre la Chrétienté... Que l'on se souvienne du petit caporal à la conquête de l'Allemagne, des techniques de séduction qui persuadèrent un peuple à servir une idéologie meurtrière !
Que l'âcre odeur des bûchers inquisitoriaux et franquistes nous rappelle la fragrance de tous les fascismes ! La foi n'excuse rien, mais le prêtre peut pardonner et fermer les yeux. Quelle extraordinaire justification pour tous les crimes et génocides que l'on veut, pour l'exclusion et le racisme ordinaire !

(...)


La possible résurgence du fanatisme religieux, au service d'une idéologie politique totalitaire, c'est le repli sur soi, et aussi l'élimination de tout ce qui lui est étranger... Avertir constitue également l'un des devoirs de l'Historien, qui n'a de valeur que s'il sait inscrire sa réflexion dans les implications de son temps. Sans cette fonction, il devient un statisticien d'événements, un journaliste de phénomènes passés, chroniqueur du révolu..."


ASL, Vers un possible renouveau du fanatisme en Occident, UR, Les Cahiers Rationalistes, juillet-août 1996, n°507.



(Caricature de Grandjouan, Le Sabre et le goupillon, Ca ira, n°1, 1er mai 1926, édité par l'Humanité)

Tag(s) : #Anticlérical !

Partager cet article

Repost 0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :