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Pas de carbon pour les boches !

Du 27 mai au 9 juin 1941, 80% mineurs du Nord et du Pas-de-Calais se mettent en grève.

100 000 hommes en colère, soutenus par leur famille, osent défier les autorités allemandes d'occupation.

Honte à ceux qui minimisent, aujourd'hui, la barbarie de l'occupation... Les fils et filles de mineurs se souviennent, eux... Dès l'invasion, les bombardements ravagent toute la région, les exécutions sommaires se multiplient,

Tout le Nord de la France est alors rattaché au commandement militaire de Belgique, et donc placé sous une tutelle particulièrement dure. Il s'agit d'une région industrielle cruciale pour l'effort de guerre allemand, à traiter donc, avec une rigueur et une sévérité particulières. Les besoins en charbon du Reich sont immenses.

Les Belges comme les Français du Nord ont encore en mémoire le souvenir de l'occupation allemande de la Grande Guerre, et ce n'est pas par couardise qu'ils fuient massivement devant les troupes allemandes au printemps 1940... De 1914 à 1918, ils ont déjà eu à faire à la brutalité de l'occupation, aux exécutions sommaires, aux déportations dans des camps de prisonniers, et ont déjà résisté... Les réseaux de résistance du Nord et de Belgique ont déjà leurs héros, lors de la Der des Der, comme Louise Bettignies, Léon Trulin, Eugène Jacquet, leur presse clandestine, leurs filières de renseignement et d'évasion...

Une réalité souvent oubliée ! En 1941, le Nord-Pas-De-Calais n'est pas en zone occupée, mais en zone interdite, où près de six cent civils sont massacrés dès les premiers jours de l'invasion.

De même, il convient de souligner que ce mouvement, la résistance communiste et la lutte syndicale contre l'occupant, précèdent l'opération Barbarossa, l'invasion allemande de la Russie, du 22 juin 1941...

Pas de carbon pour les boches !

La pression de l’Oberfeldkommandantur 670 de Lille sur les compagnies minières se fait de plus en plus insupportable. Les mines et les industries du Nord sont mises à contribution dans la bataille de la production allemande, pendant que les campagnes sont pillées.

Les horaires de travail et les cadences sont augmentées, au détriment des consignes de sécurité, ce qu'acceptent très mal les mineurs, qui ont participé activement aux grandes grèves de 1936, et ont toujours été à l'avant-garde du combat social. En septembre 1940, deux petits galibots ont été asphyxiés à l'étage 210 du puits Dahomey de Dourges, et malgré la volonté des autorités allemandes de garder la plus grande discrétion sur l'événement, l'indignation se généralise.

La vie quotidienne est devenue très pénible, la disette s'installe, en même temps que le rationnement, et les hivers de la guerre, très rigoureux, n'arrangent rien.

Depuis janvier 1941, quand les Allemands décident d'augmenter d'une demie heure la journée de travail, les grèves perlées se multiplient, durement réprimées.

Cependant, c'est surtout la politique de collaboration des compagnies minières que les mineurs n'acceptent pas, et les racines du mouvement sont profondément patriotiques... "Pas de carbon pour les boches !", scandent les grévistes...

Malgré l'emprisonnement, en 1940, des responsables syndicaux et politiques, dès le Premier Mai 1941, le mouvement s'organise, et les drapeaux rouges ou tricolores sont étendus sur les fils électriques. Des cahiers de revendications sont rédigées, des milliers de tracts clandestins sont distribués, et le mouvement s'étend jusqu'en Belgique, et à la sidérurgie et au textile.

Le rythme des arrestations, comme en janvier 1941 au puits numéro 3 de l'Escarpelle, s'accélère, en même temps que les menaces allemandes, et la déportation des meneurs.

Pas de carbon pour les boches !

La préparation de la grande grève est longue et minutieuse, planifiée et préparée, par des actes de sabotage, et une propagande efficace.

Le 27 mai, au matin, à la fosse 7- 7 de Montigny-en-Gohelle, la colère atteint son paroxysme lorsque la direction de la compagnie tente de réintroduire la paie à l'abattage. La grève, comme une traînée de poudre, s'étend à tout le bassin minier.

Dans un monde où la solidarité prolétarienne est une règle de survie, le mouvement est activement soutenu par les femmes, les enfants, et les retraités de la mine. Les familles des grévistes, femmes en tête, barrent les routes, et empêchent les mitrailleuses allemandes de parvenir au carreau, organisent la logistique, le ravitaillement, parcourent à pied des dizaines de kilomètres pour venir en renfort aux populations des mines voisines. Les "jaunes" sont malmenés et mis au ban de la communauté minière.

Toutes les affiches allemandes ordonnant la reprise immédiate du travail sont lacérées, dès qu'elles sont placardées aux portes des commissariats.

En quelques jours, la production s'est totalement arrêtée. Les pertes sont rapidement estimées à un demi-million de tonnes de charbon.

Les effets sont ressentis jusque dans l'approvisionnement des agglomérations en gaz de ville, puisque les cokeries sont à l'arrêt. Des villes entières, comme Roubaix ou Tourcoing, peuplées de centaines de milliers d'habitants, en sont privées.

Pas de carbon pour les boches !

La réaction allemande est rapide. L'enjeu économique et militaire est beaucoup trop important pour souffrir le moindre retard dans la répression du mouvement.

Relayée par les préfets du Nord et du Pas-de-Calais, elle s'appuie sur la collaboration des compagnies et sur un réseau de mouchards.

Les renforts allemands ne tardent pas à se rendre sur les lieux de la grève. Les femmes et mères de mineurs sont arrêtées les premières, et emmenées à Lille ou Valenciennes, comme otages.

Quant au bilan des arrestations, il est impossible à préciser. La population cache les grévistes, les autorités alternent les menaces et les tentatives de conciliation, promettant l'impunité à ceux qui acceptent de redescendre au fond.

Mais ce sont 400 mineurs qui sont transférés à la forteresse d'Huy, dont 270 déportés immédiatement à Sachsenhausen, dont peu reviendront, à commencer par les 26 qui périssent pendant le transport.

La répression se poursuit : les Allemands fusillent des dizaines de mineurs, traqués de la fin de la grève jusqu'en octobre 1941. Les femmes, filles, mères de mineurs s'entassent dans les prisons de toute la région.

Pas de carbon pour les boches !

Parmi elles, Emilienne Mopty parvient à s'échapper trois fois, et condamnée à mort par un tribunal militaire, elle est décapitée à la hache, le 18 janvier 1943, à la prison de Cologne.

Jamais la production, pendant l'occupation, ne retrouvera son niveau d'avant-guerre. Au contraire, elle s'écroule de mois en mois. Et la Résistance se structure autour des puits de mines.

En août 1944, les mineurs parviennent à empêcher le dynamitage et l'inondation des fosses lors de la retraite allemande, et participent, dès la Libération, à la bataille de la production.

Pas de carbon pour les boches !
Pas de carbon pour les boches !

Pour aller plus loin :

Jean-Marie Fossier, Zone interdite, Editions Sociales, 1977.

Tag(s) : #Luttes, #Répression, #Guerres

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