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Il est, dans l'histoire, des peuples dévorés, des peuples boucs-émissaires, qu'on met au pilori, qu'on désigne à la vindicte populaire, lorsque diviser est le seul moyen de régner sur le chaos, des peuples méthodiquement dévorés par les préjugés, jetés en pâtures à la discrimination et au racisme ordinaire.
Des peuples dont on nie l'histoire, des peuples dont on nie la mémoire, des peuples dont on ne veut ni dans le présent, ni dans l'avenir.
De ces peuples, en Europe, il en est un qui cristallise, avec une régularité métronomique, toutes les haines propres aux grandes crises économiques, sociales et morales.
Un peuple dont le nom qu'il se donne était jusque là méconnu, et qu'on préférait désigner sous les noms qui révélaient l'ignorance et les fantasmes de leurs origines : Egyptiens, Bohémiens, descendants de Caïn ou de Cham, tribu perdue d'Israël ou Atlantes...
A la fin du XVIIIe siècle, les philologues entrevoient les origines indiennes que les études génétiques confirment aujourd'hui. Et si l'histoire tourmentée de ce peuple parti d'Inde du Nord a dispersé ses enfants, les langues qu'il parle les rassemble et en font une nation, faisant fi des frontières étatiques.

Le peuple dévoré

Le fait que leur langue soient indo-européenne pose quelques difficultés aux Nazis, qui, après avoir classé les Zigeuner d'Allemagne dans la catégorie des asociaux, considèrent finalement qu'ils ne peuvent, en aucun cas, être considérés comme Aryens, et qu'ils ne parlent qu'une langue empruntée aux conquérants blonds aux yeux bleus de l'Inde... Ces atermoiements pseudo-scientifiques n'ont pas empêché, dès les premiers mois qui suivent l'accession d'Hitler au pouvoir, la mise en place d'une chasse aux Tsiganes.

Occupant une large place parmi les ennemis de la race lors de la conquête du pouvoir, dans les colonnes du Völkischer Beobachter, organe officiel du NSDAP depuis 1920, les Tsiganes d'Allemagne ont été l'objet systématique de violentes attaques, fondées sur tous les clichés, qui n'ont guère varié, aujourd'hui : sales, voleurs, mendiants, truands, ivrognes, dégénérés, parasites...


Dès 1933, Les Roms du Reich sont soumis à des examens raciaux, dont les clichés viennent alimenter les expositions nazies, à un enregistrement systématique auprès des autorités, dans le but d'un recensement général, et à une restriction de leur liberté de mouvement. Les lois de Nüremberg de 1935 les assimile ainsi, en terme de statut, aux Juifs allemands, mis au ban de toute citoyenneté.

En 1937, le "Décret de Lutte préventive contre le crime" encourage les arrestations et les déportations dans les camps de concentration allemands de Dachau, Buchenwald, Sachsenhausen.

Et dès 1938, Himmler transfère à Berlin le Zigeunerzentrale, qui gère les camps où les populations Roms sont enfermées. Bien avant Auschwitz, on stérilisait à la chaîne les jeunes femmes, dans ces Zigeunerlager... Marzahn à Berlin, Salzbourg...
Bien souvent, les Allemands qui vivaient à proximité demandaient qu'on les débarrasse de ces voisins gênants, n'hésitant pas à exiger leur déportation, dans des pétitions adressées aux autorités.

Le peuple dévoré

J'ai grandi habituée à la liberté, aux voyages et au dur labeur. Un jour, mon père m'a fabriqué une jupe dans le tissu d'une ombrelle cassée. Lorsque l'Allemagne a annexé l'Autriche en mars 1938, j'avais cinq ans. Notre roulotte était garée pour l'hiver sur un terrain, à Vienne. Les Allemands nous ont ordonné de rester dans notre roulotte. Mes parents ont alors dû la transformer en une maison de bois et nous avons dû apprendre à cuisiner au four et non plus au feu de bois.

Ceija Stojka, Kraubath sur le Knittelfeld,, Autriche 1933

En septembre 1939, Reinhard Heydrich, à la tête de la sécurité du Reich, décide l'expulsion de 30 000 hommes, femmes et enfants, déplacés sur les territoires de l'Est, dans le gouvernement de Pologne. Cependant, le gouverneur général de Pologne, Hans Frank, proteste : il convient d'abord de s'occuper des Juifs, que les autorités allemandes sont en train de regrouper dans les ghettos.

Ce sont 8000 Tsiganes qui sont finalement déportés vers le ghettos de Lodz, dans un quartier séparé des Juifs, et évacués vers le camp de Chelmno, où ils sont gazés dans des camions. La machine exterminatrice en est à sa phase d'expérimentation.

En 1940, tandis que les Zigeunerlager d'Allemagne et d'Autriche deviennent des mouroirs, et que les plaintes des citoyens allemands se multiplient, Heinrich Himmler décide alors de les envoyer mourir ailleurs. Quelques camps sont liquidés, et leurs survivants déportés vers l'Est.

Tandis qu'en URSS, l'opération Barbarossa laisse le champ libre aux Sonderkommandos SS.. A Babi Yar, notamment, parmi les 33 771 personnes exécutées au dessus des fosses communes qu'elles ont elles-même creusé, on dénombre des dizaines de Roms...
Pour les Roms d'Europe, comme pour les communautés juives, l'année 1942 constitue le point de non-retour. Himmler signe l'ordre de déportation des Tsiganes du Reich, y compris celle des soldats intégrés dans la Wermacht, dont les origines ont été mises en évidence, arrêtés lors de leur permission. Le complexe d'Auschwitz-Birkenau accueille alors les premières familles tsiganes, selon la feuille de route de l'Auschwitz Erlass, établie par Himmler. Dès 1943, le "degré de métissage" n'est plus pris en compte et tous les Allemands dont les origines tsiganes sont établies, sont déportés vers le "camp des familles".

Les Tsiganes ont été obligés de se faire répertorier comme membres d'une autre "race." Le terrain sur lequel nous étions installés a été clôturé et placé sous surveillance policière. Un an plus tard, les Allemands ont emmené mon mari; ils m'ont renvoyé ses cendres quelques mois plus tard. Folle de douleur, j'ai coupé mes longs cheveux et, avec l'aide d'un prêtre, j'ai enterré ses cendres en secret dans un sol béni. Finalement, les Allemands ont déporté les derniers membres de notre famille dans un camp Nazi réservé aux Tsiganes, à Birkenau. Je prenais soin de mes enfants autant que je pouvais dans ce terrible endroit, mais mon plus jeune fils a été emporté par le typhus.

Marie Sidi Stojka

Le peuple dévoré

Pendant 17 mois, le " camp des familles" fonctionne entre février 1943 et juillet 1944. Les familles allemandes sont bientôt rejointes par celles des états alliés et satellites de l'Allemagne puis des pays occupés, et les convois affluent en provenance de Moravie, de Lituanie, de Hongrie, de Pologne, Pays Bas, de Russie, de Hongrie, de Roumanie, de Norvège, mais aussi d'Espagne "neutre"...

Les convois roumains ne sont cependant pas les plus importants, malgré les nombreuses communautés Roms qui y vivent. Le gouvernement roumain d'Antonescu se charge seul de déporter 25 000 personnes en Transnitrie, où elles meurent de faim et de froid.

De même, les Oustachis croates, appliquant les méthodes des Sonderkommandos, assassinent près de 50 000 hommes, femmes et enfants Roms, exécutés ou enfermés au camp de Jasenovac.

Et en France, le zèle du régime de Vichy précède les ordres allemands, et 6000 personnes sont internées dans les camps réservés au nomades, surveillés par des policiers français, où l'on rassemble jusqu'au printemps 1942, puis où l'on enferme, sans permission de sortie. Et dans le Nord-Pas-De-Calais, rattaché au gouvernement militaire de Bruxelles, les Tsiganes sont systématiquement déportés vers Auschwitz.

Le peuple dévoré

23 000 personnes ont vécu dans ce "camp des familles tsiganes" d'Auschwitz, où sont nés 370 enfants. 20 000 d'entre elles y sont mortes, après des semaines de famine, d'épidémies de typhus, de froid, tatouées, un Z cousu sur l'uniforme, dans le triangle noir des asociaux.

De mai 1943 à l'été 1944, des centaines finirent entre les mains de l'hauptsturmführer Dr Mengele, soumis aux expériences les plus immondes que l'on puisse imaginer, pour ses recherches raciales et anthropométriques, ouvrant pour ses jeunes victimes un jardin d'enfants, où les parents, persuadés qu'ils seraient mieux nourris, les ont d'abord amenés volontairement...

Dès mars 1943, les rescapés des convois sont dirigés vers les chambres à gaz dès leur arrivée sur la rampe de sélection. Le premier convoi à être entièrement massacré transportait 1700 hommes, femmes et enfants tsiganes et arrivait de Pologne...
Le soir du 2 août 1944, le camp des Tsiganes est finalement liquidé. Malgré leur résistance acharnée, 3000 survivants sont évacués par camions, et extermnés dans les chambres à gaz.

En 1943, ma famille a été déportée dans un camp Nazi réservé aux Tsiganes, à Birkenau. Un jour, Maman m'a emmené à l'infirmerie car j'étais malade. Elle était terrifiée parce qu'elle avait entendu dire que les prisonniers quittaient l'infirmerie "par la cheminée." Mais le lendemain, j'en suis sorti et j'ai raconté à ma mère un rêve que j'avais fait : "Une jolie femme en blanc m'entourait de douceur et prenait soin de moi." Ma mère à levé les yeux au ciel, puis elle a regardé la fumée qui sortait du crématorium et elle a récité des prières de remerciement. L'infirmerie était un lieu de mort, pas de guérison.

Johann (Hansi) Stojka

C'est ce que le peuple Rom appelle le plus souvent le Porajmos, littéralement "dévorer"...

Sur un millions de personnes, 220 000 ont été dévorées entre 1939 et 1945.

Et malgré les commémorations, les reconnaissances ponctuelles de certains états, les plaques commémoratives, les ouvrages, trop peu nombreux, le Porajmos n'est pas encore officiellement reconnu comme un génocide.

GENOCIDE : Crime contre l'humanité tendant à la destruction totale ou partielle d'un groupe national, ethnique, racial ou religieux ; sont qualifiés de génocide les atteintes volontaires à la vie, à l'intégrité physique ou psychique, la soumission à des conditions d'existence mettant en péril la vie du groupe, les entraves aux naissances et les transferts forcés d'enfants qui visent à un tel but.

Dictionnaire Larousse.

S'agit-il d'autre chose ?

L'auteure de cet article ne vous apprend rien, sans doute, mais espère, à l'instar de Saint Augustin, que "la mémoire retient l'oubli".

Nous avons matière à nous en inquiéter aujourd'hui, 28 septembre 2011.

... Il est, dans l'histoire, des peuples dévorés, des peuples boucs-émissaires, qu'on met au pilori, qu'on désigne à la vindicte populaire, lorsque diviser est le seul moyen de régner sur le chaos, des peuples méthodiquement dévorés par les préjugés, jetés en pâtures à la discrimination et au racisme ordinaire.
Des peuples dont on nie l'histoire, des peuples dont on nie la mémoire, des peuples dont on ne veut ni dans le présent, ni dans l'ave
nir.

Bibliographie sommaire :

- Henriette Asséo, Les Tsiganes. Une destinée européenne, Paris, Gallimard, 1994

- Alain Gagnieux, Chroniques des Jours Immobiles, les nomades internés à Arc-et-Senans, 1941-1943, L'Harmattan, 2011.

- Claire Auzias, Samudaripen, le génocide des Tsiganes, Esprit frappeur, 2000.

Tag(s) : #Peuples !, #Guerres

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