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Le 27 avril 1848, la seconde abolition ?

Le 27 avril 1848, l'esclavage est aboli pour la seconde fois.

La première abolition a eu lieu en février 1794, sous la Convention.
Si certains, comme l'abbé Grégoire, ou Robespierre, sont des abolitionnistes convaincus, il s'agissait surtout, malgré les protestations des bourgeois enrichis dans le commerce du sucre et les maîtres blancs des colonies, de calmer la révolte des esclaves, comme à Saint-Domingue, conduits par Toussaint Louverture, et d'éviter leur rapprochement avec la Grande-Bretagne.

Sous la pression des planteurs et des négociants, Napoléon rétablit l'esclavage en 1802, et même si certaines colonies sont épargnées par le décret, comme, la Guyane ou la Guadeloupe, les colons, peu à peu, le rétablissent de fait, eux-même.
Un corps expéditionnaire de 6000 hommes est envoyé à Saint-Domingue pour abattre la révolution, et Toussaint Louverture, contraint à la capitulation, est enfermé au fort de Joux, dans une cellule glaciale où il meurt de froid en avril 1803. Malgré les révoltes qui reprennent de plus belle, les autres îles à sucre et la majorité de leurs habitants demeurent sous le joug des planteurs.
Pendant les Cent-Jours, Napoléon abolit la traite et la vente, décision confirmée par Louis XVIII. Comme l'Angleterre, la France met fin à son lucratif commerce triangulaire, qui a fait la fortune de Nantes ou de Bordeaux. Officiellement, du moins... Le ministre de la marine, et le premier ministre lui-même, ci-devant nobles et fils de négociants d'esclaves ou de planteurs, ferment les yeux sur les nombreuses entorses à la loi, et des hommes continuent d'être déportés d'Afrique, à fond de cale, vers les colonies sucrières, sans doute même après 1848, pour le compte de puissances étrangères.

Les peines encourues par les équipages peuvent sembler sévères, mais restent dérisoires au regard des immenses profits que génèrent les navires négriers.

Sous la Monarchie de Juillet, l'heure n'est pas à l'abolition, mais à la révision du Code Noir de Colbert. Certaines sanctions, comme le marquage au fer rouge, ou la mutilation en cas de marronnage, sont interdits, les taxes sur l'affranchissement supprimées, et l'éducation des esclaves permise et encouragée. Avec les lois Mackau du 1845, une autorisation judiciaire est requise pour infliger le fouet, tandis que Louis-Philippe abolit l'esclavage en Guadeloupe, en Martinique et à Mayotte.
En réalité,aucune de ces mesures ne sera appliquée de façon stricte, aucun organe de contrôle spécifique n'étant réellement mandaté pour en vérifier l'application.

Bien avant la Deuxième République, Victor Schoelcher, après un voyage à Cuba en 1830, est un militant convaincu de la cause abolitionniste. Dès 1847, il mène une campagne de pétition, et propose d'interdire le sucre de betterave pour combler les pertes financières qu'entraîneraient l'abolition pour les planteurs.Lorsqu'il apprend, en février 1848, la chute de la Monarchie de Juillet, il rentre du Sénégal, où il était en voyage d'études, et est nommé sous-secrétaire aux questions relatives à l'esclavage, par Arago, ministre des colonies. Puis il est nommé président de la Commission d'abolition de l'esclavage, en mars.

Le 27 avril, les 12 décrets sur l'abolition sont proclamés.

Extraits :

"Le gouvernement provisoire, considérant que l'esclavage est un attentat contre la dignité humaine ; qu'en détruisant le libre arbitre de l'homme, il supprime le principe naturel du droit et du devoir ; qu'il est une violation flagrante du dogme républicain Liberté, Egalité, Fraternité ; considérant que si des mesures effectives ne suivaient pas de très près la proclamation déjà faite du principe de l'abolition, il en pourrait résulter dans les colonies les plus déplorables désordres,

Décrète

Art. 1er. L'esclavage sera entièrement aboli dans toutes les colonies et possessions françaises, deux mois après la promulgation du présent décret dans chacune d'elles. (...)

Art. 4. Sont amnistiés les anciens esclaves condamnés à des peines afflictives ou correctionnelles pour des faits qui, imputés à des hommes libres, n'auraient point entraîné ce châtiment. Sont rappelés des individus déportés par mesure administrative.

Art. 5. L'Assemblée nationale réglera la quotité de l'indemnité qui devra être
accordée aux colons. (...)

Art. 8. A l'avenir, même en pays étranger, il est interdit à tout Français de posséder, d'acheter ou de vendre des esclaves, et de participer, soit directement, soit indirectement, à tout trafic ou exploitation de ce genre. (...)"

La création des ateliers nationaux s'étend aux colonies, et des commissaires généraux y sont dépêchés pour veiller à l'application de la loi.
248 500 esclaves sont libérés en Guadeloupe, en Martinique, puis en Guyane et à la Réunion, où l'application effective du décret est retardée de plusieurs mois.

... Et les anciens maître indemnisés ! Six millions de francs à payer aux esclavagistes, par la toute jeune et éphémère République.
En Algérie et au Sénégal, où l'esclavage est pratiqué par les populations autochtones, les résistances sont vives.


Cependant, dans les colonies, le statut de l'indigénat se substitue à l'esclavage. Aboli en 1946, il perdure dans les faits jusqu'aux indépendances. Autorisant les sanctions collectives, les déportations de populations, qui échappent à la juridiction du droit français, l'indigénat autorise le recours au travail forcé. La corvée, abolie dans la Nuit du 4 Août en métropole, y est appliquée sous la forme de la réquisition, et sous le nom de "Prestations".

A cette pratique s'ajoutent le travail forcé des prisonniers, ou l'obligations aux paysans de privilégier certaines cultures coloniales au détriment des cultures vivrières, ce qui se révèle être un fléau, au moment des indépendances, l'auto-suffisance alimentaire demeurant très aléatoire...

En 1906, au Dahomey, Ce sont ainsi 14 181 ouvriers qui sont recrutés à Savalou et Savè (Dahomey) pour une population totale de 39 822, (dont 13 682 hommes). Les grands chantiers sont meurtriers. En 1928, Albert Londres, journaliste au Petit Parisien, dénonce les conditions abominables dans lesquelles les "Indigènes" construisent les voies ferrées, ou travaillent dans les plantations et les exploitations forestières :
" L'esclave ne s'achète plus, il se reproduit. C'est la couveuse à domicile. "

Les colons, les administrateurs, les planteurs, les firmes, comme UNILEVER, s'enrichissent de cette autre forme d'esclavage.

Devant l'implantation des grands chantiers coloniaux, des villages entiers se dépeuplent. Les populations fuient pour échapper au travail forcé, que les chefs locaux, intéressés aux taxes et profits, favorisent souvent.

Si le statut de l'indigénat est peu à peu démantelé dans l'empire, variant d'une colonie à l'autre, il crée des catégories d'indigènes : citoyens, protégés, sujets, ou administrés... L'oppression coloniale excelle à diviser pour mieux régner, en s'appuyant souvent sur des élites serviles.
Et même si l'égalité de statut est mise en place par la loi-cadre, dite loi Defferre, en 1956, et eux ans plus tard en Algérie par la suppression du double-collège, seules les indépendances abolissent réellement le travail forcé.

Sauf dans les régions où il continue à être pratiqué dans les décennies qui suivent, par les populations autochtones, par les Touaregs du Sahel, notamment, malgré son interdiction légale...

Et en France, où se multiplient les formes d'un esclavage moderne, la disparition juridique de la notion d'esclavage laisse un vide amer, lorsqu'il s'agit de condamner les nouveaux esclavagistes.

Tag(s) : #Colonisation, #Luttes, #Peuples !

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