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La rentrée de la Contre-Histoire !

Après quelques semaines d'absence, la Contre-Histoire revient...

Et en préambule de cette nouvelle saison, comme un manifeste, nous publions cet extrait de l'Histoire Populaire des Etats-Unis, d'Howard Zinn, dont la démarche s'inscrit, avec clarté, et de manière incisive, dans la perspective de notre site.

N'hésitez pas à proposer vos articles !

Bonne rentrée à tous ! Et la lutte continue !

Las Casas nous dit encore qu'à son arrivée à Hispaniola, en 1508, "soixante mille personnes habitaient cette île, Indiens compris. Trois millions d'individus ont donc été victimes de la guerre, de l'esclavage et du travail dans les mines.entre 1494 et 1508. Qui, parmi les générations futures, pourra croire pareille chose ? Moi-même, qui écrit ceci en en ayant été le témoin oculaire, j'en suis presque incapable."



C'est ainsi qu'a commencé, il y a cinq cents ans, l'invasion européenne des territoires indiens aux Amériques. Au commencement, donc, étaient la conquête, l'esclavage et la mort, selon Las Casas - et cela même si certaines données sont un peu exagérées : y-avaient-il effectivement trois millions d'Indiens, comme il le prétend, ou moins d'un millions, selon certains historiens, ou huit millions, selon certains autres ? Pourtant, à en croire les manuels d'histoire fournis aux élèves américains, tout commence par une épopée héroïque, nulle mention des bain de sang, et nous célébrons encore aujourd'hui le Columbus Day.



Après l'école primaire et le collège, on ne trouve que quelques rares traces de cet aspect des choses. Samuel Eliot Morison, professeur d'histoire à Harvard et éminent spécialiste de Christophe Colomb, est l'auteur d'une monumentale biographie. Marin lui-même, il reconstitua le trajet de Colomb à travers l'Atlantique. Dans son Christopher Columbus, Mariner, écrit, en 1954, il affirme au sujet de l'esclavage et des massacres : " la politique de cruauté initié par Colomb et poursuivie par ses successeurs conduisit à un génocide total."



Une seule page, perdue au milieu d'une gigantesque épopée. Dans les dernières lignes de son livre, Morison résume ainsi sa vision de Colomb : " Il avait ses défauts et ses failles, mais il s'agissait, dans une très large mesure, des défauts inhérents aux qualités qui firent de lui un grand homme : sa volonté de fer, sa foi immense en Dieu et en sa propre mission de propagateur de la parole divine dans les pays au-delà des mers, sa persévérance obstinée, malgré l'oubli, la pauvreté, le découragement. Mais on ne peut mettre de bémol ou relativiser la plus formidable et la plus fondamentale de ses qualités : son formidable sens de la navigation."



On peut mentir éhontément à propos du passé. On peut aussi omettre les faits qui conduiraient à des conclusions inacceptables. Morison ne fait ni l'un ni l'autre. Il refuse de mentir au sujet de Christophe Colomb et de taire les massacres. Au contraire, il use pour les qualifier du terme le plus violent qui soit : "génocide".

Pourtant, il fait autre chose : il ne mentionne qu'en passant la vérité et retourne vite à ce qui l'intéresse le plus. Le mensonge avéré ou l'omission discrète risquent l'un et l'autre d'être dénoncés et donc de dresser le lecteur contre l'auteur. Exposer les faits, en revanche, en les noyant dans un océan d'information, revient à dire au lecteur, avec une sorte d'indifférence contagieuse : " Bien sûr, des massacres furent commis mais là n'est pas l'essentiel, et tout cela ne doit pas peser dans notre jugement final ni avoir aucune influence sur nos engagements."



L'historien ne peut pas insister sur certains événements au détriment des autres. C'est pour lui aussi naturel que pour le cartographe, qui, afin de produire un document utile dans la pratique, doit d'abord aplanir et distordre la forme du globe avant de sélectionner, dans la masse impressionnante des données géographiques les éléments indispensables à tel ou tel usage particulier d'une carte.

Je ne discute pas le travail nécessaire de sélection, de simplification et de mise en valeur des faits, aussi incontournable pour l'historien que pour le cartographe. Néanmoins, si la déformation du cartographe est d'ordre technique, celle de l'historien est non seulement technique, mais également idéologique. Elle s'inscrit dans un univers où divers intérêts s'affrontent. Ainsi, tout accent mis sur tel ou tel événement sert (que l'historien en soit ou non conscient) des intérêts particuliers d'ordres économique, politique, racial, national ou sexuel.



En outre, au contraire des objectifs techniques du cartographe, les intérêts idéologiques de l'historien sont souvent implicites. En histoire, le travail est présenté comme si tous les lecteurs d'ouvrages historiques partageaient un intérêt commun que l'historien servirait au mieux de ses capacités.Il ne s'agit pas d'une manipulation délibérée : l'historien a été formé dans une société où l'enseignement et le savoir sont présentés comme des notions techniques par excellence, et non comme des outils de lutte entre les classes sociales, races ou nations.

Mettre l'accent sur l'héroïsme de Christophe Colomb et de ses successeurs en tant que navigateurs et découvreurs, en évoquant en passant le génocide qu'ils ont perpétré, n'est pas une nécessité technique mais un choix idéologique. Et ce choix sert -involontairement - à justifier ce qui a été fait.

Je ne prétends pas qu'il faille, en faisant l'histoire, accuser, juger et condamner Christophe Colomb, par contumace. Il est trop tard pour cette leçon de morale aussi scolaire qu'inutile. Ce qu'il faut en revanche condamner, c'est la facilité avec laquelle on assume ces atrocités comme étant le prix, certes regrettable mais nécessaire, à payer pour assurer le progrès de l'humanité : Hiroshima et le Vietnam pour sauver la civilisation occidentale, Kronstadt et la Hongrie pour sauver le socialisme, la prolifération nucléaire pour sauver le monde. Nous avons appris à fondre ces atrocités dans la masse des faits, comme nous enfouissons dans le sol nos containers de déchets radioactifs. Bref, nous avons appris à leur accorder autant de place que celles qu'ils occupent dans les manuels et les cours d'histoire écrits et prescrits par les professeurs. Appliqué avec une apparente objectivité par les universitaires, ce relativisme moral nous parait plus acceptable que s'il l'était par des politiciens au cours de conférence de presse. C'est pourquoi il est d'autant plus dangereux.



Le traitement des héros (Colomb) comme celui de leurs victimes (les Arawaks), ainsi que l'acceptation tranquille de l'idée selon laquelle la conquête et le meurtre vont dans le sens du progrès humain, ne sont que des aspects particuliers de cette approche particulière de l'histoire, à travers laquelle le passé nous est transmis exclusivement du point de vue des gouvernants, des conquérants, des diplomates et des dirigeants. Comme si, à l'image de Christophe Colomb, ils méritaient une admiration universelle; ou, comme si les Pères Fondateurs, ou Jackson, Lincoln, Wilson, Roosevelt, Kennedy et autres membres éminents du Congrès et juges célèbres de la Cour Suprême incarnaient réellement la nation tout entière; comme s'il existait réellement une entité appelée " Etats Unis ". Une nation certes soumise à des conflits et querelles occasionnels, mais qui n'en constituerait pas moins, au fond, un groupe partageant des intérêts communs. Cet "intérêt national", censé exister réellement, et s'incarner aussi bien dans la Constitution, l'expansion territoriale, les lois votées par le Congrès, les décisions des cours de justice, que dans le développement du capitalisme et la culture de l'éducation et des médias de masse.


(...)



Le point de vue qui est le mien, en écrivant cette histoire des Etats Unis, est bien différent : la mémoire des états n'est résolument pas la nôtre. Les nations ne sont pas des communautés et ne l'ont jamais été. L'histoire de n'importe quel pays, présentée comme une histoire de famille, dissimule les plus âpres conflits d'intérêt (qui, parfois, éclatent au grand jour, et sont, le plus souvent, réprimés.) entre les conquérants et les populations soumises, les maîtres et les esclaves, les capitalistes et les travailleurs, les dominants et les dominés, qu'ils le soient pour des raisons de race ou de sexe. Dans un monde aussi conflictuel, où victimes et bourreaux s'affrontent, il est, comme le disait Albert Camus, du devoir des intellectuels de ne pas se ranger aux côtés des bourreaux.

Howard Zinn, Une histoire populaire des Etats Unis, de 1792 à nos jours, p.12 à 15,

A lire absolument, pour démystifier enfin les fondements de l'American Dream : Howard Zinn, Une histoire populaire des Etats Unis, de 1792 à nos jours, ed. Agone, 2003

Tag(s) : #Luttes, #Amériques, #Colonisation

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