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La révolte des Lustucrus

Il faut en finir avec l'image d'une société d'Ancien Régime immuable et paisible. Dès le Moyen Age, les révoltes populaires jalonnent les siècles pendant lesquels l'ordre repose sur la répartition des rôles entre LES ordres. Citadins en lutte pour obtenir chartes et franchises, paysans armés de fourches contre le ban et les taxes...

Âpres sont les rapports de force, et le XVIIe est le siècle des révoltes.


Comme pour les Bonnets Rouges de Bretagne (http://lacontrehistoire.over-blog.com/le-3-avril-1675-%C3%A0-rennes-la-r%C3%A9volte-gronde), ce sont des mesures fiscales qui mettent le feu aux poudres, lorsque le peuple supporte seul le coût des guerres, lorsque la piétaille meurt sur les champs de batailles de Louis XIV... Bien mince semble le prix du sang payé par les nobles, au regard des disettes et famines qui se multiplient.

En cette fin du XVIIe siècle, les conditions climatiques se sont détériorées pendant près de soixante ans, rendant insupportable la pression fiscale qui s'accroît à mesure que le roi fait son "Pré Carré".

En 1662, alors que le jeune Louis vient de commencer son règne personnel, débarrassé de la tutelle de Mazarin, les paysans du Boulonnais s'insurgent contre les impôts royaux de plus en plus lourds et contre les réquisitions.
Ce n'est pas leur première révolte. Dans les années 1630, déjà, ils contestaient la gabelle, aux cris de "Cary !", du nom du collecteur de l'impôt sur le sel, et revendiquaient avec véhémence les privilèges de leur provinces, accordés par Louis XI. Et en 1634, contre 40 000 livres, ils obtiennent satisfaction et sont exemptés du logement des troupes, le quartier d'hiver.

Après la Paix des Pyrénées, la longue guerre contre l'Espagne prend fin, et les Boulonnais espèrent l'allègement des taxes exceptionnelles qu'ils supportent. La frontière avec l'Espagne se trouve désormais à une vingtaine de kilomètres de Boulogne, Dunkerque vient d'être achetée aux Anglais, rien ne justifie plus les 30 000 livres qu'on leur réclame à nouveau, sous le nom de "don gratuit" !

Que les Espagnols aient pu encourager la révolte, pour nuire à l'ennemi n'enlève rien au caractère populaire de la lutte.

En juin, Partout dans la région de Boulogne, les paysans entrent en résistance, attaquant les troupes de l'intendant de justice de Picardie, obligeant les abbayes à nourrir cette armée du peuple, pillant les caves du curé de Marquise, ou les maisons des riches... En juillet, 3000 manants mettent ainsi en déroute une compagnie entière de cavaliers entre Outreau et Condette.


Mais la répression est sauvage. Le duc d'Elbeuf est chargé d'écraser la révolte, qui s'est généralisée. Assiégés au château d'Hucqueliers, un millier d'irréductibles résiste encore. Malgré les promesses de grace, la plupart d'entre eux sont suppliciés, et près de 600 sont emprisonnés, tandis que les derniers insurgés sont pourchassés partout dans la région.

Colbert donne des instructions très strictes : « Avant tout jugement, il faut punir au moins douze cents hommes et dans ce nombre choisir les plus valides de manière qu'ils puissent faire un service utile sur les galères de Sa Majesté ».

476 paysans sont expédiés aux galères, et le Boulonnais perd ses privilèges conquis à la fin du Moyen Age, réduisant au silence toute velléité de révolte, jusqu'à la Révolution.

Ce n'est que par la grâce du roi, de passage à Boulogne pour visiter Dunkerque, que les quelques survivants des galères sont pardonnés, et que la province retrouve ses privilèges.

Quant à l'origine du nom de cette révolte des Lustucrus... Le Lustucru, est un personnage de l'imagerie populaire, remontant au moins à la Renaissance, forgeron maléfique qui souhaitait reforger, à sa façon, la tête des femmes, un "opérateur céphalique" chargé de refaire le portrait des femmes acariâtres, rebelles, volontaires, à grands coups de marteau...

Quelques semaines après l'écrasement de la révolte, à Paris, est jouée une pièce de théâtre intitulée " L'Eusses-tu cru ? ", dont les auteurs font, à plusieurs reprises dans le texte, poser cette question par des paysans traqués. Alors, la figure du Lustucru, sorte de croque-mitaine, s'applique fort bien au Roi-Soleil...


(Gravure du XVIIe siècle, représentant les femmes, révoltées contre l'opérateur céphalique Lustucru)

Tag(s) : #Luttes, #Répression

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