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Ce mort-là est tout aux ouvriers...

... écrit, dans son Histoire de la Commune, Hippolyte Prosper Lissagaray, qui raconte ainsi la mort d'Eugène Varlin, le 28 mai 1871, à la fin de la Semaine Sanglante :

" Place Cadet, il fut reconnu par un prêtre qui courut chercher un officier. Le lieutenant Sicre saisit Varlin, lui lia les mains derrière le dos et l'achemina vers les Buttes où se tenait le général de Laveaucoupet. Par les rues escarpées de Montmartre, ce Varlin, qui avait risqué sa vie pour sauver les otages de la rue Haxo, fut traîné une grande heure. Sous la grêle des coups sa jeune tête méditative qui n'avait jamais eu que des pensées fraternelles, devint un hachis de chairs, l'œil pendant hors de l'orbite. Quand il arriva rue des Rosiers, à l'état-major, il ne marchait plus on le portait. On l'assit pour le fusiller. Les soldats crevèrent son cadavre à coup de crosse. Sicre vola sa montre et s'en fit une parure. "

Ce mort-là est tout aux ouvriers...

Ce fusillé-là résume à lui seul les idéaux de la Commune, incarne les aspirations populaire d'un prolétariat éclairé.

Eugène Varlin, ouvrier relieur, né en 1835, appartient ce prolétariat cultivé, politisé, informé et militant, dont l'éducation primaire a été complétée par des lectures et par les cours libres de l'Association Philotechnique, créée en 1848. Il est l'un des fondateurs de la puissante Société Civile des Relieurs, qui n'est pas officiellement un syndicat, puisqu'ils sont encore interdits, mais une société de secours mutuel, rassemblant ouvriers et patrons, où il apprend son métier de militant ouvrier.

Militant syndical, au cœur de tous les combats, meneur de la grève des ouvriers relieurs de 1864-65, il est délégué à Londres auprès de l'A.I.T., l'Association Internationale Ouvrière, avec Tolain, Fribourg et Limousin, où il est un temps le chevalier-servant de la fille de Marx.

Fondateur de La Ménagère et la Marmite, rue Larrey, dans le VIe arrondissement, vrai restaurant coopératif, fort de 8000 adhérents, qui développe même trois succursales, il est aussi un militant actif en faveur de l'instruction publique et de la cause des femmes au travail.

Condamné à dix-huit mois de prison pour son affiliation à l'Internationale, il demeure en Belgique pour échapper à la sentence. Mais le Second Empire s'effondre dans l'humiliation de la défaite, en septembre 1870, il rentre en France et s'engage dans la Garde Nationale.

Puis, dès le début de la Commune, il est élu dans trois arrondissements différents : Les Batignolles, Le Luxembourg, Reuilly.

Délégué à l'intendance, il est envoyé auprès de la Commission Militaire. Mais il incarne surtout la volonté farouche de s'organiser au lieu de palabrer, de préparer la résistance face aux Versaillais plutôt que de se perdre en déclaration d'intention.

Ce mort-là est tout aux ouvriers...

Et lorsque les Versaillais forcent les portes de Paris, il est immédiatement aux barricades.

Le 23 mai, il défend le Carrefour de la Croix Rouge, et retarde l'avancée des troupes de Thiers. Il est encore à Belleville, à la fin de la Semaine Sanglante, pour défendre les derniers bastions fédérés. Il s'oppose à l'exécution des cinquante-et-un otages de la rue Haxo,

C'est alors qu'il se repose quelques instants sur un banc, rue Lafayette, exténué par une semaine de combat, qu'il est reconnu par un prêtre en civil, et arrêté. Jugé sommairement, il est frappé, comme le décrit Lissagaray, puis assis sur une chaise pour être fusillé...

Tant qu'un homme pourra mourir de faim à la porte d'un palais où tout regorge, il n'y aura rien de stable dans les institutions humaines.

Eugène Varlin

Pour aller plus loin :

Michel Cordillot, Eugène Varlin, chronique d'un espoir assassiné, Éditions de l'Atelier, collection La part des hommes, 1991.

Tag(s) : #La Commune !, #Répression

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