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Botany Bay, la fin du Temps du Rêve

Le 29 avril 1770, James Cook, à bord de l'Endeavour, débarque en Australie, à Botany Bay.

Pour les miséreux d'Angleterre, la lointaine colonie devient vite un cauchemar...
Dès 1728, le royaume se débarrasse de ses pauvres et de ses criminels, souvent les mêmes. Il suffit de peu de chose pour être déporté par les tribunaux anglais.
En 1783, à l'indépendance des Etats-Unis, l'Angleterre a déjà expédié dans ses colonies d'Amérique du Nord près de 50 000 détenus, essentiellement dans le Maryland et en Virginie.
La lointaine terre australe devient 13 ans plus tard la première destination de ces déportations. En cent ans, près de 150 000 détenus y sont envoyés.
Le voyage est en lui-même une peine, pour ceux qui sont coupables, qui d'avoir volé une livre, qui de s'être prostitué pour nourrir ses enfants, qui d'avoir été pris dans une rixe ou d'avoir ouvert une échoppe le dimanche... Si des primes sont versées aux compagnies de navigation pour les récompenser de la survie des bagnards, ces derniers souffrent de la faim, d'une absence d'hygiène, de la chaleur dès que les navires franchissent les tropiques.
La plupart de ces prisonniers sont très jeunes, moins de 25 ans, et le plus jeune inscrit sur les registres avait 11 ans au moment de son départ. Si la moitié est anglaise, la colonie est aussi un moyen de se débarrasser de ses insurgés irlandais ou écossais.
Mais les autorités, dans la planification du peuplement, s'arrangent pour choisir des condamnés aux métiers qualifiés - beaucoup savent lire et écrire - dont la colonie a besoin.
Arrivés dans la colonie, les détenus sont affectés travaux forcés, contribuant à la mise en valeur du territoire, ou mis à la disposition des colons libres. Ce système, qui existait également dans les îles à sucre de l'empire français, fournit une main-d'oeuvre gratuite aux propriétaires terriens. Si certains sont bien traités, bénéficiant parfois de conditions de travail plus favorables que dans les manufactures anglaises, beaucoup ont subi le fouet ou les fers, ou ont été envoyés en dernier ressort à Port Arthur, en Tasmanie, où les espérances de survie sont très limitées, au point que ceux qui y sont transférés réclament la sentence de mort.

Au terme de leur peine, rares sont ceux qui décident de regagner l'Europe, et ils se mêlent sans trop de peine aux colons libres qui affluent en Australie.

Il n'en va pas de même pour les Aborigènes... C'est la fin du Temps du Rêve, qui fonde la culture des premiers habitants, depuis la Préhistoire.
En débarquant sur l'île, Cook écrivait à leur sujet : " En réalité ils sont bien plus heureux que nous les Européens… Ils vivent dans la tranquillité qui n'est pas troublée par l'inégalité de la condition. La terre et la mer leur fournissent toutes les choses nécessaires pour vivre… Ils vivent dans un climat agréable et ont un air très sain… ils n'ont aucune abondance."
Le mythe du bon sauvage est à l'oeuvre... mais très vite, la colonisation ternit le tableau idyllique, et les 250 tribus, qui peuplent tout le territoire, sont repoussées par les colons, meurent de maladies importées, comme les Amérindiens, de famine, ou sont réduits à l'esclavage.
Très tôt, les révoltes éclatent, réprimées dans le sang... La tête de Pemulwuy, héros de la résistance aborigène, abattu en 1802, est ainsi envoyée à Londres.

Certains colons, comme on va à la chasse, se gaussent du nombre de femmes abattues à l'écart des villages, dont elles s'éloignaient pour accoucher...
Et les efforts des gouverneurs successifs en faveur des aborigènes ne masquent pas la réalité : il s'agit d'avantage de domestication que d'éducation, et des milliers d'enfants sont retirés à leur famille pour croupir dans des pensionnats où l'on en fait de bons serviteurs chrétiens pour les maîtres blancs.

Les insurrections sont nombreuses, et aux premiers signes de révolte, les " bons sauvages " sont cruellement châtiés. Si la Chambre des Communes à Londres instaure dès 1838 un Protecteur des Aborigènes, son action ne concerne que ceux qui se plient docilement aux lois des colons, et instaure une véritable tutelle, décidant, selon la pensée eugéniste, qui peut se marier, et comment gérer ses finances, et dans quelle réserve vivre.

En 1847, l'avocat britannique Landor écrit : " « Nous nous sommes emparés de ce pays, nous avons abattu ses habitants, jusqu'à ce que les survivants aient jugé sage de se soumettre à notre autorité. Nous nous sommes comportés tel Jules César lorsqu'il prit possession de la Grande Bretagne. "

Ainsi sont justifiés les massacres qui jalonnent le calvaire des premiers habitants de l'île. Les tribunaux qui, parfois, jugent les responsables, acquittent abondamment,

Dès 1826, quand les colons s'installent en Tasmanie, la loi martiale est proclamée pour mater les révoltes des 6000 aborigènes. Déportés sur l'île de Flinders, ils meurent massivement de maladies et de faim, et ne pourront jamais revenir sur leurs terres.

Truganini, la dernière survivante de cette déportation, meurt en 1876 et son squelette, exhumé est exposé dans la vitrine du Tasmanian Museum jusqu'en... 1947.
Quant aux droits civiques des Aborigènes, ils varient en fonction des états de la fédération australienne. Comme pour la communauté afro-américaine, une lutte pour les droits civiques vient à bout des dernières résistances, et le suffrage est accordé partout, tandis que des bus pleins d'étudiants de l'université de Sydney sillonnent le territoire pour dénoncer toutes les formes de discriminations subies par les Aborigènes. Par referendum, enfin, en 1967, 90% des électeurs australiens acceptent leur inclusion au recensement national.
Mais il faut attendre 1976 pour qu'une restitution partielle des terres aborigènes soit effectuée, homeland où règne une pauvreté effarante, et... 2008 pour que le gouvernement australien présente des excuses aux "générations volées", ces dizaines de milliers d'enfants arrachés à leur famille, pendant plus d'un siècle.

Tag(s) : #Peuples !, #Océanie, #Résistances

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