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Mimi en bonneterie : entretien avec Alain Gagnieux.

Alain Gagnieux, dont nous avons déjà évoqué l'ouvrage Chroniques des jours immobiles, les nomades internés à Arc-et-Senans, 1941-1943, vient de faire paraître, chez L'Harmattan toujours, le témoignage de Mimi, ouvrière de la bonneterie auboise dont le parcours couvre presque toute la seconde moitié du XXème siècle. Et ce sont toutes les évolutions sociales, économiques et politiques de son époque qui transparaissent dans ce récit, mis en perspective par le travail de l'historien. Sous forme d'un pèlerinage sur les lieux où elle a vécu, travaillé, lutté, Mimi livre son histoire, et celle des ouvrières auboises de la bonneterie.

Dans l'esprit qui anime la Contre-Histoire, c'est un témoignage d'une extrême importance, et Alain Gagnieux résume parfaitement les enjeux du témoignage ouvrier, comme source de l'histoire sociale.

Nos plus vifs remerciements à Alain Gagnieux pour le temps qu'il nous a consacré !

La C-H : Comment est né le projet de ce livre ? Répondait-il à une attente particulière ?

A.G. : Le projet de ce petit livre est tout à fait fortuit. Lors de mon récent déménagement de Besançon pour Troyes, je découvre la capitale de la bonneterie dont les usines en friche témoignent du sinistre industriel de la fin du 20e siècle. Dans le même temps, ce sont mes retrouvailles d’une parente, ancienne ouvrière de la bonneterie. Et j'éprouve un grand intérêt pour l’histoire ouvrière en général, et plus particulièrement pour l’industrie textile, sur laquelle j’ai travaillé au début des années 2000 pour la co-réalisation d’un documentaire sur les anciens salariés des tissages d’Orchamps (Jura)1.

La C-H. : Quel est l'apport spécifique du témoignage en histoire sociale ? Quelle est la place de l'historien, dans cette démarche particulière, de mise en perspective de la parole ?

A.G. : En l’occurrence, le témoignage rétablit l’équilibre entre ceux qui ont subi l’histoire sociale et ceux qui l’écrivent. Ces derniers – les historiens – mettent au jour des faits, les ordonnent chronologiquement et thématiquement, établissent des relations, dégagent et analysent des causes et des conséquences. Non sans avoir validé leurs sources – en priorité écrites –, le tout avec le souci affirmé de l’objectivité.

Il me semble – point de vue subjectif, donc – que c’est ce travail qui a longtemps prévalu dans le champ de la connaissance du passé. Je ne veux pas dire que les historiens ont négligé le témoignage des humbles et des « sans-grade ». Mais peut-être ont-ils considéré leur parole comme une source « mineure », alors qu’elle porte la vision et le ressenti de ceux qui ont vécu l’événement, l’histoire ou la période évoqués… Entre histoire et mémoire, il y a donc un équilibre à préserver …

La C-H : Quels sont les lieux de travail que Mimi a redécouvert des années plus tard ? L'émotion était-elle palpable, dans ce pèlerinage de la mémoire ouvrière ?

A.G. : Mimi redécouvre des lieux de travail proches géographiquement mais où elle n’est jamais revenue. C’est donc l’émotion devant ce qui subsiste de ce qu’elle a connu. Ou la surprise et la perplexité à cause de ce qui a changé ou disparu. C’est dans ces moments-là, bien entendu, que les souvenirs se réveillent et se bousculent.

La C-H : En quoi l'histoire personnelle de cette ancienne ouvrière éclaire-t-elle celle des évolutions sociales et économiques de la seconde moitié du XXème siècle ?

A.G. : La vie professionnelle de cette ouvrière commence dans l’après-guerre et se termine à la fin des années 1990. Mimi a connu une longue période de plein emploi (on quittait un employeur le vendredi et on en retrouvait un autre le lundi). Puis, en fin de carrière, les CDD et la kyrielle des contrats d’intérim.

Dans le même temps, Mimi et son mari ont été de cette génération qui a expérimenté le prêt « à tempérament » pour l’acquisition d’un réfrigérateur ou d’une machine à laver, puis d’une automobile. Certainement ont-ils été parmi les premiers de leur milieu à accéder à la propriété de leur habitation.

Le témoignage de Mimi, c’est aussi l’histoire d’un couple qui doit concilier le « boulot » et une vie à la maison avec deux enfants.

La C-H : Et enfin : en quoi rendre la parole à ceux qui, modestement, ont "fait l'histoire" constitue également un acte militant, important pour l'avenir ?

A.G. : Rendre la parole à ceux qui, modestement, ont fait l’histoire (souvent étonnés d’ailleurs que leur histoire puisse intéresser quelqu’un, c’est les reconnaître comme partie-prenante du destin collectif.

Or, chez les plus modestes c’est l’expression verbale qui domine. Et alors qu’au sein d’une famille la transmission orale atteint difficilement la troisième génération – notamment dans les familles monoparentales –, le recueil du témoignage d’un parent, d’un voisin, d’un ami est un enjeu qui nous concerne tous. C’est par exemple ce qu’ont bien intégré les généalogistes ; par leurs publications systématiques sur l’Internet, je suis convaincu qu’ils donnent du « grain à moudre » aux sociologues et aux historiens.

Propos recueilli par la Contre-Histoire, le 1er octobre 2014.

1 http://www.noe-tv.net/catalogue-irimm/trame-de-vies.htm

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