Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Louise de Bettignies, Résistante de la Grande Guerre

Le Nord-Pas-De-Calais n'a pas attendu la Seconde Guerre Mondiale pour connaître l'occupation allemande, les réquisitions et le rationnement, les déportations dans des camps de concentration, et la Résistance. Dès 1914, sa population est confrontée à l'invasion, puis à une occupation brutale.

Et c'est une particularité largement évacuée par les manuels scolaires. L'on s'étonne de l'exode de mai 1940, en se demandant pourquoi des populations entières, du Nord de la France et de Belgique, fuient devant les troupes allemandes... Elles fuient parce qu'elles savent déjà à quoi s'attendre.

Louise de Bettignies naît dans une vieille famille noble, à Saint-Amand-Les-Eaux, le 15 juillet 1880. La famille, originaire de Mons s'est certes enrichie dans la manufacture de porcelaine, travailler n'étant pas déroger, pour l'aristocratie des Flandres françaises et francophones. Mais lorsqu'elle vient au monde, il ne reste à ce nom que beaucoup de prestige, et fort peu de fortune. Après des études à Valenciennes, Epton, Wimbledon, Oxford puis à la faculté de lettres de Lille, Louise doit travailler.

Grâce à sa maîtrise de l'anglais, de l'italien et de l'allemand, et à sa pratique du russe et du tchèque, elle devient, comme beaucoup de filles de la noblesse désargentée, préceptrice, notamment pour la famille Visconti, à Milan, avec laquelle elle parcourt l'Europe. En Autriche, elle refuse de devenir professeur des enfants de Joseph-Ferdinand, héritier de l'empire austro-hongrois, et rentre en France, chez son frère, à Bully-Les-Mines, puis à Wissant, où elle se trouve lorsqu'éclate la guerre.

Louise de Bettignies, Résistante de la Grande Guerre

En vertu du plan Schlieffen, l'offensive allemande d'août 1914, par la Belgique, est fulgurante. Dès la fin du mois d'août, les premiers soldats allemands sont aperçus près de Lille. La ville est déclarée "ville ouverte" par le ministre de la guerre, dès le 24 août, et l'Etat-Major en est évacué...
Le même vent de panique qu'en 1870 se lève de nouveau, et dès le 27 août, le matériel militaire est transféré à Dunkerque, laissant Lille sans défense véritable. Un seul canon demeure pour contrer l'offensive... Du 2 au 13 octobre 1914, la ville est assiégée et bombardée. 882 immeubles sont détruits ainsi que 1.500 maisons, le centre-ville est particulièrement touché. Pendant le siège, Louise fait la navette : elle fait partie des habitants qui, au milieu des ruines, apporte munitions et ravitaillement aux soldats.

Face à moins de 3000 hommes, 80 000 Allemands entrent dans la cité.

Rapidement, le général Von Heinrich installe ses quartiers dans la préfecture, qui devient le quartier général de la sixième armée allemande, et de cette Kommandantur, le général von Grävenitz organise d'une main de fer les rapports entre l'occupant et les Lillois. A destination des troupes d'occupation, il fait publier un journal en allemand, le Lillerkriegzeitung, dont le siège occupe désormais le bâtiment de "l'Echo du Nord".

L'Opéra de Lille, tout juste achevé, porte désormais le nom de "Théâtre Allemand" et des artistes d'Outre-Rhin sont les seuls à s'y produire jusqu'en 1918... Ils saccageront d'ailleurs costumes et décors avant de repartir pour l'Allemagne. Un Soldatenkino est réquisitionné rue Esquermoise; les maisons bourgeoises sont réquisitionnées pour loger les officiers... Lille devient une ville occupée, tandis que sa population est victime d'une terreur toujours plus intransigeante.

(Illustration : assaut allemand, porte de Douai à Lille, 12 octobre 1914, carte postale allemande)

Louise de Bettignies, Résistante de la Grande Guerre

Dès les premiers jours de l'occupation, les Allemands désignent des otages, choisis parmi les notables et les élus, qui deviennent les garants de la soumission des Lillois aux nouvelles lois d'occupation. Certains, parmi ces otages, sont utilisés comme boucliers humains, sur les sites stratégiques, comme les aérodromes. Toute infraction est punie par la déportation dans des camps allemands,et les exécutions se multiplient.

Les autorités allemandes tentent également de recruter les ouvriers de la métropole lilloise dans le but de soutenir leur industrie militaire. Malgré les incitations salariales, le recrutement de volontaires échoue, et elles procèdent alors aux réquisitions forcées de main-d'oeuvre : une ordonnance fait procéder au recensement de tous les hommes mobilisables de 17 à 55 ans, considérés comme prisonniers de guerre et astreints au travail obligatoire, d’abord réquisitionnés pour des corvées ponctuelles puis à des emplois permanents. Ils sont forcés alors à signer un engagement « volontaire » de travail. Ceux qui refusent de signer cet engagement sont enrôlés dans des bataillons disciplinaires et portent au bras gauche un brassard rouge. Les femmes sont également requises pour différents travaux, ménagers, en usine ou dans les champs.

Dans le bassin minier, les Allemands opèrent à un véritable pillage, se livrant à des exactions systématiques contre les populations civiles. Pour le mineur, qui passe sa vie au fond, la colombophilie est une passion, et ceux qui pratiquent ce sport sont très attachés à leurs oiseaux. Par crainte de l'espionnage, la totalité des pigeons domestiques est massacrée, et ceux qui s'y opposent exécutés. Ainsi, à Liévin, le mineur Paul Bussière, arrêté en possession d’un pigeon est passé par les armes le 23 août 1915.

Partout, les restrictions alimentaires affament les civils : 200 grammes de farine par jour, 5 livres de pommes de terre, 250 grammes de viande et 50 grammes de beurre (plus souvent de la margarine) par semaine et par personne ... Quant au charbon, au tissu ou au cuir, leur production est presque entièrement réquisitionnée par l'armée allemande. Des cuisines populaires s'organisent dans les centres urbains, mais la disette s'installe pour quatre longues années.
Selon Calmette, directeur de l’Institut Pasteur de Lille, la mortalité est passée de 19-21‰ avant la guerre à 41-55 ‰ en 1918 et la tuberculose a fait des progrès foudroyants.

(Illustration : femmes françaises déportées en Allemagne)

Louise de Bettignies, Résistante de la Grande Guerre

A mesure que l'occupation devient de plus en plus brutale, les réseaux de résistance s'organisent. Louise de Béttignies, sous le nom d'Alice Dubois, développe un vaste réseau de renseignement, d'environ quatre-vingt personnes, au profit des services secrets britanniques. Dès le début de l'occupation, elle diffuse des messages de Lillois, soumis au joug allemand, à leurs compatriotes demeurés libres, puis est recrutée par les services de renseignements britanniques. Elle est infiltrée en Belgique et reçoit un emploi de couverture dans une société néerlandaise, la Compagnie des Céréales de Flessingue. Sa mission essentielle est d’identifier les mouvements de troupes allemandes dans la région lilloise, plaque tournante principale de l’armée allemande dans cette partie du front ouest. Les informations qu'elle collecte sont transmises en Belgique, puis aux Pays-Bas, et enfin à Folkestone. A l'été 1915, secondée par la normande Léonie Vanhoutte, "Charlotte Lameron, de son nom de guerre, elle étend ce réseau au secteur de Cambrai, Valenciennes et Saint-Quentin.

Ainsi, le réseau Alice, le réseau "Ramble" pour les Britanniques, est celui qui aurait pu faire basculer le sort de la guerre en signalant la visite secrète du Kaiser, à bord d'un train, dont les résistants français parviennent à connaître le parcours et les horaires... L'attaque aérienne anglaise, hélas, est un échec. Mais le front britannique du Nord, grâce aux renseignements de Louise et des siens, devient rapidement un cauchemar pour les Allemands, qui le surnomme le "front maudit".

Une presse clandestine se développe : Sous l'impulsion du pharmacien Joseph Willot parait « Le journal des occupés ... inoccupés », qui devient "La patience", puis "L'Oiseau de France". puis "La Voix de la Patrie". Willot et son réseau sont arrêtés. Son épouse meurt en prison, et ll est déporté en Allemagne, à Rheinbach, d'où il rentre quelques temps après l'Armistice, pour mourir à son tour, d'épuisement.

En juillet 1915, quand les ouvriers de la région lilloise refusent de confectionner des sacs destinés aux tranchées allemandes, 30 otages lillois sont à nouveau internés à la Citadelle et 131 autres de la région, déportés en Allemagne. La répression s'abat sur la population et les réseaux de résistances sont traqués. Ainsi, l'étudiant lillois Léon Trulin, âgé de 18 ans, dont le réseau "Léon 143" se rattache à l'organisation "Alice", est arrêté et fusillé en novembre 1915, dans les fossés de la Citadelle. De même, le Comité Jacquet, du nom de ce grossiste en vin, secrétaire général de la Fédération du Nord de la Ligue des Droits de l’Homme, socialiste franc-maçon et pacifiste, est liquidé : plus de 200 personnes sont arrêtées, et Jacquet est exécuté en compagnie de trois de ses hommes, le 22 septembre 1915.

Louise de Bettignies, Résistante de la Grande Guerre

Louise, particulièrement recherchée par les services allemands, échappe encore à la traque, circulant sous divers déguisements. Après un dernier voyage à Folkestone, où elle rencontre le Major Cecil Aylmer-Cameron, qui dirige le bureau de renseignement interallié, Louise de Bettignies est arrêtée le 20 octobre 1915, à Froyennes, près de Tournai, en Belgique. Léonie Vanhoutte, déjà incarcérée à Anvers, refuse de l'identifier sur la photo que lui montre un officier allemand.

Peut-être a-t-elle été dénoncée par un agent triple, avec l'assentiment des services secrets britanniques ? Selon des sources récentes, en effet, la mission d'extraction d'un jeune ingénieur allemand, Alexander Szek, créateur d'un code secret allemand, permettant de décrypter les télégrammes militaires, exigeait bien ce sacrifice, destiné à faire diversion auprès du contre-espionnage allemand...

Incarcérée à la prison de Saint-Gilles à Bruxelles, elle est condamnée à mort pour trahison, au terme d'un procès expéditif, le 19 mars 1916.

Pendant ce temps, à Lille, les déportations d'otages s'intensifient. Près de 300 d'entre eux sont expédiés en Allemagne, au camp de Holzminden, petite ville de 10.000 habitants dans le duché de Brunschwig (photo), dans des conditions déplorables et contraints de travailler comme des forçats. Souffrant du froid et de la faim, les Nordistes s'organisent vite, fondant même, dans ce camp, une université et une bibliothèque... Le Dr Calmette, dont l’épouse Emilie fait partie des otages, témoigne : « elle m’a été rendue dans un déplorable état de santé, ne pesant plus que 42 kg alors que son poids normal était de 57 kg ».

Les moins chanceux,, en général les hommes âgés, sont envoyés en Lituanie, dont beaucoup ne reviendront pas...

Des scènes pénibles se produisaient, provoquées par la faim. La plupart se précipitaient sur leur maigre soupe journalière, dévoraient leur pain. Certains léchaient les gouttelettes de soupe tombées sur les tables couvertes de poussière, les brossant même pour recueillir les quelques miettes de pain s’y trouvant après le repas.

Georges Lehoucq de Roubaix

Louise de Bettignies, Résistante de la Grande Guerre

Quelques semaines plus tôt, ont eu lieu les exécutions de l'infirmière anglaise Edith Cavell, et de la résistante belge Gabrielle Petit, provoquant un mouvement de protestation internationale. Est-ce pour cette raison que le gouverneur Bissing commue la peine de Louise en travaux forcés à perpétuité ? Ou est-ce à cause du prestige dont elle jouit en France ? Le 20 avril 1916, elle a été citée à l’ordre de l’armée française par le général Joffre...

Transférée le 21 avril à la forteresse de Sieburg, où elle retrouve Léonie Vanhoutte, elle continue d'inciter ses compagnes d'infortune à la mutinerie, et se retrouve à l'isolement, dans un cachot. Atteinte de pleurésie, des suites de sa détention, elle meurt à l'hôpital de Cologne, le 27 septembre 1918, quelques semaines avant l'armistice.

Les Allemands l'enterrent à la hâte, dans un cimetière de Westfriedhof.

A titre posthume, elle est décorée de la croix de guerre avec palme et chevalier de la légion d’honneur en octobre 1918, de la croix de guerre anglaise et faite officier de l’Empire britannique en 1919. Son corps est transféré à Lille en mars 1920 où des funérailles solennelles seront organisées. Elle est inhumée à Saint-Amand-les-Eaux, sa ville natale.

La maison où elle est née, devenue en 2004 la propriété de la municipalité de Saint-Amand-Les-Eaux, est aujourd'hui, depuis 2008, un musée dédié à sa vie et aux autres Résistantes du Nord-Pas-de-Calais et de Belgique.

Chantal Antier, Louise De Bettignies, espionne et héroïne de la Grande Guerre, Taillendier, 2013

Chantal Antier, Louise De Bettignies, espionne et héroïne de la Grande Guerre, Taillendier, 2013

Tag(s) : #Guerres, #Féminisme

Partager cet article

Repost 0