Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Elisabeth Dmitrieff, Communarde

Elisabeth Dmitrieff, née Elizaveta Loukinitcha Koucheleva (Елизавета Лукинична Томановская, в девичестве Кушелева), n'est pas la seule étrangère à avoir participé à la Commune de Paris. La Polonaise Paulina Mekarska dite Paule Minck, les Russes, Anna Jaclard, née Korvine-Kroukovskaïa, et Ekatérina Bartienieva, en sont également des figures incontournables. Et comme elles, elle déchaîna les torrents de haine déversés par la presse versaillaise et petersbourgeoise.


Nous n'emploierons pas ici le terme "pétroleuse", inventé par les Versaillais pour accréditer la thèse selon laquelle les combattantes de la Commune incendiaient à tour de bras. Si Paris flambe, lors de la Semaine Sanglante, c'est essentiellement à cause des obus lancés par la troupe...

Elisabeth est née en 1881, à Volok, dans le gouvernement de Pskov, au Sud du gouvernement de Saint-Petersbourg, et dont quelques régions appartiennent aujourd'hui à la Lituanie et à l'Estonie.

Fille bâtarde d'un noble russe, officier du tsar, son parcours rejoint en partie celui de ses compatriotes révolutionnaires, qui ont grandi auprès d'un père despotique, et d'une mère compatissante. Confrontée à la brutalité et à la toute-puissance d'un père, c 'est seule qu'elle s'affranchit de son autorité.

Très jeune, elle s'indigne des mauvais traitements infligés par son père aux serfs de son domaine, tandis que sa mère, ancienne sœur de la Charité, soigne les plaies infligées aux paysans par le fouet du pomiéchik, maître absolu de son domaine et de tout être y vit.

Très jeune, elle se réfugie dans les livres des démocrates et révolutionnaires russes à Karl Marx, partageant son temps, comme tous les nobles de l'époque, entre le domaine de son père et Saint-Petersbourg, au gré des cycles de production agricole. Le général Kouropatkine, futur ministre de la guerre du tsar et amoureux éconduit d'Elisabeth lui prête une enfance libre, dans le domaine paternel, où les enfants jouissent d'une grande autonomie par rapport aux adultes.

Elisabeth Dmitrieff, Communarde

Si les injustices dont elle a été témoin, le statut peu enviable de fille, et qui plus est de fille illégitime, ont été des moteurs de son engagement, c'est un mariage "blanc", à 17 ans qui lui permet l'exil en Suisse, en 1868. Par l'intermédiaire de Anna Korvine Kroukovskaia, Anna Jaclard, elle rencontre ce petit monde révolutionnaire russe en exil à Genève et participe à la fondation de la section russe de l'Internationale.

A Londres, en 1870, elle rencontre Karl Marx pour la première fois, ayant été envoyée par la Section Russe afin d'obtenir son arbitrage sur les conflits internes qui déchirent les révolutionnaires russes. Qu'elle en ait été ou non l'amante importe peu.

Le 25 mars, c'est Marx qui l'envoie à Paris d'où les nouvelles de la Commune parviennent Outre-Manche. Si elle envoie en effet quelques rapports à Londres, elle se jette rapidement à corps perdu dans l'action.

Avec Nathalie Le Mel, elle devient l'une des dirigeantes de l'Union des femmes pour la défense de Paris et en signe les proclamations sous le pseudonyme d'Élisabeth Dmitrieff, aussi haïe des Versaillais que Louise Michel, et toutes les autres Communardes. Dotée de qualités oratoires indiscutables, ses discours électrisent les foules. Et elle mobilise derrière elle des milliers d'ouvrières.

" Quand les femmes s’en mêlent, quand la ménagère pousse son homme, quand elle arrache le drapeau noir qui flotte sur la marmite pour le planter entre deux pavés, c’est que le soleil se lèvera sur une ville en révolte." observe Jules Vallès.

C'est elle, Elisabeth, qui, pendant la Semaine Sanglante, mène les bataillons de femmes qui combattent sur les barricades et soignent les blessés. L'Union des Femmes va défendre les Batignolles puis la place Blanche, puis Pigalle, puis Montmartre.
Après le massacre, après les derniers tirs au Mur des Fédérés, elles parvient à s'enfuir vers la Suisse, puis rentre dans son village natal de Volok.

Et voilà où conduisent toutes ces dangereuses utopies, l'émancipation de la femme, prêchée par des docteurs qui ne savaient pas quel pouvoir il leur était donné d'exercer ...N'a-t-on pas, pour tenter ces misérables créatures, fait miroiter à leurs yeux les plus incroyables chimères : des femmes magistrats, membres des barreaux ? On croit rêver en présence de pareilles aberrations ! ”

(le Commissaire du Gouvernement au procès des "pétroleuses" - septembre 1871)

Elisabeth Dmitrieff, Communarde

Le parcours d'Elizaveta, comme celui de ses consœurs Communardes met en évidence le tournant que constitue la Commune dans la participation des femmes à la lutte.
En effet, avant comme après la Commune, les réactionnaires et conservateurs n'étaient pas seuls à penser que la place des femmes n'étaient pas sur les barricades...

Certes, le féminisme, sous l'impulsion de Jenny d'Héricourt ou Maria Deraismes, prend de l'ampleur, mais les combattantes de la Commune portent dans l'action cette réflexion, le disent, l'écrivent, jettent les bases théoriques et pratiques de la place des femmes dans un mouvement révolutionnaire.
Elles ne sont plus les femmes dont on se sert puis qu'on relègue, telles les "citoyennes" de Paris chargées d'aller chercher le roi à Versailles, en 1789.

Sur elles plane l'ombre de Proudhon, mort quelques années auparavant, en 1865, qui écrivit, entre autres :

" Une femme ne peut plus faire d’enfants quand son esprit, son imagination et son cœur se préoccupent des choses de la politique, de la société, de la littérature.

" Si instruite que soit la femme, tu verras bientôt qu’elle ne sait guère, et que son babil est plus insupportable que le bavardage de l’ignorance. "

" La femme qui court mal est aussi mauvais piéton. Ce qui lui convient c’est la danse, la valse où elle est entraînée par son valseur, ou bien encore le pas lent des processions."

Ou encore " Aussi, bien loin d’applaudir à ce qu’on appelle aujourd’hui émancipation de la femme, inclinerais-je bien plutôt, s’il fallait en venir à cette extrémité, à mettre la femme en réclusion ! "

En 1866, encore, l’Internationale Ouvrière a présenté un mémoire contre le travail des femmes, dont le rôle naturel est domestique.

Avant et pendant la Commune, des hommes se dressent aux côtés de nos 10 000 Communardes, comme Eugène Varlin, qui fonde en 1868, avec Nathalie Le Mel, ouvrière du livre comme lui, “ la Marmite ” qui a pour but « de fournir aux ouvriers des aliments à bon marché » mais aussi de faire oeuvre d'éducation populaire.

Dans le Journal Officiel de la Commune, l'appel aux citoyennes de Paris est sans ambiguïté : " Pas de devoirs sans droits, pas de droits sans devoirs. Nous voulons le travail, mais en garder le produit. Plus d’exploiteurs, plus de maîtres. Le travail et le bien-être pour tous. Le gouvernement du peuple par lui-même (…) Toute inégalité et tout antagonisme entre les sexes constituent une des bases du pouvoir des classes gouvernantes. ”

Elisabeth Dmitrieff, Communarde

Quant à Elisabeth, de retour en Russie, son histoire est moins héroïque, moins éblouissante... Elle épouse un homme douteux, qui est condamné pour meurtre en 1876, et le suit en déportation en Sibérie, avant de divorcer quelques années plus tard, puis de s'installer à Moscou en 1900.
Rejetée par sa famille, elle y survit, avec ses deux filles, et l'on perd sa trace en 1918, quelques mois après la Révolution d'Octobre.

Peu d'historiens se sont intéressés à cette période de son existence, l'historiographie soviétique se bornant à révéler son rôle dans la Commune, et se perdent en supputations plus ou moins poétiques, où ils décrivent une Elisabeth qui, de son exil en Sibérie, regarde le ciel et rêve à ses exploits passés....

Fut-elle brisée par l'échec de la Commune ? Elle ne serait pas la première à avoir tout sacrifié à une cause pour s'en trouver tellement déçue et usée qu'elle finit par disparaître...


Pour aller plus loin :

Sylvie Braibant, Élisabeth Dmitrieff, aristocrate et pétroleuse, Belfond 1993.

Sylvie Braibant, Héroïnes révolutionnaires russes du XIXème siècle, images, stéréotypes, mythes, pour quelles histoires ?, mémoire de DEA à l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, Paris, 1992
La Commune, L’action des femmes ”, édité par les Amis de la Commune de Paris, Paris, mars 2001.

Tag(s) : #La Commune !, #Féminisme, #Russie

Partager cet article

Repost 0