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Bloody Thursday à San Francisco

Le jeudi 5 juillet 1934, dans l'après-midi, les dockers de San Francisco, en grève depuis le mois de mars, essuient les tirs de la police, au revolver puis au fusil anti-émeute. Deux travailleurs sont abattus, et une centaine sont blessés.

Depuis le krach boursier de Wall Street, un autre jeudi d'octobre 1929, les Etats-Unis sont plongés dans la crise économique. Roosevelt est président depuis un peu plus d'un an et le premier New Deal tente d'enrayer la dépression par la mise en oeuvre des grands chantiers afin de résorber le chômage et relancer la consommation, la réforme du système bancaire et monétaire, ou encore la réduction de la production agricole, qui doit mécaniquement faire monter les prix... Le bilan des Cent Jours du New Deal est en réalité très décevant, dans tous les domaines. La résistance du patronat américain, face à ce qu'il considère comme une intrusion inacceptable de l'état dans l'économie, joue un rôle considérable dans ce semi-échec. Les discours anti New Deal se multiplient, souvent teintés d'une xénophobie virulente.

Dans le camp des travailleurs américains, l'influence du Parti Communiste et des syndicats de lutte connait un essor sans précédent, et l'année 1934 sera celle des grèves, dans toutes les grandes villes industrielles du pays. A San Francisco, comme dans la région des Grands Lacs, mineurs, ouvriers ou camionneurs se mettent en grève, pour exiger, entre autres revendications, la liberté syndicale que leur refusent les patrons, mais aussi pour s'opposer au syndicalisme mou, incarné par la très conservatrice American Federation of Labour (AFL).

A San Francisco, la grève de 1934 est l'aboutissement d'années de lutte. Les dockers travaillent dans des conditions dangereuses, pour des salaires misérables. La convergence de leur lutte est entravée par les divisions syndicales, et l'autonomie des différents ports. Lors des grandes grèves de 1919, déjà, les ouvriers portuaires de San Francisco et de Seattle, s'étaient illustrés en refusant de charger sur les navires les caisses d'armes destinées aux troupes tsaristes, exigeant la fin des rythmes infernaux consécutifs à l'automatisation de certains terminaux.

L'échec de ce mouvement, comme celui de 1921, laisse un gout amer aux dockers de San Francisco. Le patronat, organisé dans le Waterfront Employers Union, parvient à chasser l'ILA, International Longshoremen's Association des ports de la Côte Ouest. En 1923, c'est de nouveau l'échec de la grève, menée par les anciens de la grève de 1919, au sein du IWW, International Workers of the World (IWW). Le mouvement est écrasé par les autorités politiques, patronat, et même par les milices du Ku Klux Klan.

Désormais, seule l'Association des Dockers de San Francisco, d'origine patronale, est tolérée. Le "Blue Book", le Livret Bleu, devient l'emblème de cette défaite. Il s'agit du carnet de cotisation à l'Association, que tout docker doit posséder pour prétendre travailler sur les quais, tandis qu'une liste noire interdit à tout employeur d'embaucher les agitateurs de l'ILA, qui disparaît en 1929 du port de San Francisco.

En pleine crise des années Trente, l'influence des syndicats révolutionnaires et du Parti Communiste se propage. Plus de la moitié des dockers est alors concernée par l'aide sociale gouvernementale, accordée aux plus pauvres. Et plus que jamais, la discrimination à l'embauche frappe tous ceux qui sont soupçonnés de sympathies révolutionnaires...

Les travailleurs décident massivement de déchirer leur livret bleu et un groupe communiste, mené par Sam Darcy, reprend la publication du journal ouvrier, le Waterfront Workers (photo). La lutte s'organise, par la création de comités, et la grève couve pendant plusieurs mois, quand les phases de chômage succèdent à celles d'un travail intense, pour des salaires payés au lance-pierre.

Bloody Thursday à San Francisco

Le 9 mai 1934 commence la grande grève de quatre-vingt-trois jours des travailleurs du port de San Francisco.

Plus de 95% d'entre eux ont rejoint L'ILA, qui réapparaît sur la côte Ouest, après des années d'absence. Début mars 1934, le syndicat menace d'organiser la plus grande grève jamais vue depuis le mouvement de 1919. Le 23 mars, la perspective d'une grève qui paralyserait entièrement les transports maritimes sur le Pacifique amène Roosevelt à négocier un report de la grève avec l'ILA. Mais au milieu du mois de mai, ce sont 35 000 travailleurs qui sont en grève, démettant de ses fonctions le dirigeant local du syndicat, considéré comme traître à la cause. Et la grève s'étend peu à peu à tous les ports de la Côte Ouest.

Le principal but des grévistes est d'organiser eux-même le système d'embauche, et d'exercer un contrôle sur le temps de travail. Ils exigent une journée de 6h, une semaine de 30h, un salaire horaire de 1$, et de 1,50$ en heures supplémentaires. La lutte est centralisée au sein d'un Joint Marine Strike Commitee, qui coordonne l'action d'une dizaine d'organisations syndicales.

Le patronat, quant à lui, peut compter sur les autorités, qui mobilise une centaine de policiers, mais aussi sur une clientèle de voyous qui attaquent régulièrement les piquets de grève. Edward McGrady, le négociateur délégué par Roosevelt, continue les négociations secrètes avec le chef de l'ILA, Joseph Ryan. Si les revendications salariales et horaires sont évoquées, le refus gouvernemental à propos du contrôle ouvrier sur l'embauche, et la rédaction de conventions collectives, reste ferme.

Dans tous les ports, Ryan tente de réduire la grève. Les assemblées générales de travailleurs refusent et le désavouent. A San Francisco, il est hué par la foule des grévistes. A cette déconfiture, il répondra en dénonçant l'infiltration du mouvement par des éléments " radicaux et communistes"...

L'heure de la négociation s'achève, celui de la répression patronale brutale va bientôt commencer.

Bloody Thursday à San Francisco

Le jeudi 5 juillet 1934, armée de gaz lacrymogènes et vomitifs, de fusils anti-émeutes, et de revolvers, la police protège les briseurs de grève payés par les patrons, afin de briser le blocus du port de San Francisco.

Près de 2000 barricades sont dressées par les grévistes, afin d'empêcher le passage des camions. La police montée attaque les piquets à coup de gaz, et les travailleurs les accueillent avec des jets de pierres, et des barres de fer, tenant leurs positions pendant près d'une heure et demie. 5000 d'entre eux bloquent désormais les voies de chemin de fer.

Les combats de rue s'enveniment, et la police fait usage des armes à feu... A l'angle des Steuart et Mission Street, deux grévistes Howard S. Sperry et Nicholas Bordoise, ne se relèvent pas et meurent quelques heures plus tard à l'hôpital.

Le 9 juillet, aux funérailles des victimes, un cortège de plus de 45 000 personnes, s'étendant sur près de 3 km, entre Ferry Building et Valencia Street, défile, dans une silence de mort, au son de la Marche Funèbre de Beethoven. Les travailleurs tiennent leur chapeau à la main, rejoints par les femmes et les enfants. La dignité et la solennité du défilé impressionne la population, et engendre une vague de sympathie dans la population de San Francisco. Fleurs et couronnes s’amoncellent là où sont tombés les victimes de la répression.

Le comité de grève appelle à la grève générale. De Los Angeles à New York, les groupes de soutien aux grévistes de San Francisco se multiplient, tandis que les syndicats réactionnaires freinent des deux pieds et tente de récupérer le mouvement. Des collectes d'organisent à Portland ou Seattle...

«J'ai vu les gens, j'ai vu leur regard. Et c'est le regard qui sera présent les jours de révolution. J'ai vu les poings serrés jusqu'à ce que les doigts deviennent blancs, et les gens debout, regardant fixement, sans rien dire,le coeur serré les faisant souffrir, de sorte qu'une cicatrice restera ouverte pour toujours -un gonflement qui ne les laissera jamais apaisés"

Tillie Olsen, scénariste, militante féministe et communiste, Partisan Review , Octobre 1934.

Bloody Thursday à San Francisco

Le 14 juillet, le San Francisco Labor Council vote le soutien à la grève générale. Du 16 au 20 juillet, San Francisco est une ville morte. Les ouvriers du bâtiment de l'industrie, les conducteurs de tramways, les camionneurs, les employés de la restauration, des cinémas, des boîtes de nuit... sont tous en grève. Le maire, Angelo Rossi, décrète l'état d'urgence.

4500 soldats de la Garde Nationale, lourdement armés de mitrailleuses, sont acheminés vers la ville, tandis qu'une campagne de presse se déchaîne contre la grève, et " l'irresponsabilité des grévistes ". Autour du très réactionnaire William Randolph Hearst, un groupe d'éditeurs s'évertue à dénigrer le mouvement, qualifié de "sanguinaire". Le 17 juillet 1934, la Garde Nationale contrôle, mitrailleuses en tête, les deux extrémités de la rue Jackson jusqu'au front ouvrier, de manière à aider l'avance des milices patronales "d'autodéfense". Et la police accuse les "communistes" d'organiser les attaques contre leur propre camp pour discréditer les autorités...

De nouveau, le patronat instrumentalise les voyous d'extrême-droite afin de provoquer des incidents, mais aussi des policiers déguisés en travailleurs. Le siège de l'IWW est saccagé, et trois cent travailleurs sont emprisonnés.

Mais le coup de grâce est porté par la bureaucratie syndicale elle-même, encourageant les camionneurs à la reprise du travail. Les dockers, isolés, mettent fin à leur grève le 31 juillet 1934.

Pour quels gains ? Un salaire horaire compris entre 85 et 95 cents, et 1,45$ pour les heures supplémentaires... la journée de 6 heures, et la suppression du Blue Book... En revanche, il n'est toujours pas question d'autogestion dans le système d'embauche. Si les jaunes sont suspendus, pour un temps, le pouvoir du patronat n'est guère entravé.

Cependant, comme la grève Toledo Auto-Lite et des chauffeurs de Minneapolis, la grève des dockers de la côte Ouest constitue une expérience cruciale pour la classe ouvrière

Toutes trois ont vu les travailleurs déborder les syndicats institutionnels, qui n'ont eu de cesse que de recouvrer leur pouvoir en négociant avec le patronat.

Quelques années plus tard, avant même l'avènement du Maccarthysme, la chasse aux communistes commence, au sein des organisations de travailleurs américaines...

Tag(s) : #Grèves, #Répression

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