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" Tout ça ne nous rendra pas le Congo ! " (2)

Pendant la Seconde Guerre Mondiale, le Congo, avec ses richesses minières, devient un enjeu majeur et les Britanniques veillent à ce que le gouvernement belge en exil à Londres, avec à sa tête Albert De Vleeschauwer, en gardent le contrôle. Les soldats congolais participent à l'offensive contre les Italiens en Abyssinie, souvent en première ligne, comme les "Indigènes" de l'empire français.

Au sortir de la guerre, la conjonction de trois facteurs majeurs engendrent la marche vers l'indépendance : Occupée pendant toute la durée du conflit par l'Allemagne, la Belgique a perdu son prestige, le droit des peuples à disposer d'eux-même est érigé en principe lors de la conférence de San Francisco qui fonde l'O.N.U.,, et la Guerre Froide commence. Les Etats-Unis, comme l'URSS considèrent, dans la partie d'échecs qui les oppose, les pays colonisés comme de futurs pions à avancer sur l'échiquier du monde. Il convient donc d'en favoriser l'indépendance.

Devant la révolte qui gronde, la Belgique abolit les châtiments par le fouet, et prévoit une émancipation très progressive.

En 1955, le roi Baudouin, que les Congolais surnomment mwana kitoko, le beau gosse, visite sa colonie, et y rencontre le jeune Patrice Lumumba.

Celui-ci n'est pas encore une icône de l'indépendance, ni du panafricanisme. Membre du Parti Libéral, il défend même l'oeuvre "civilisatrice" du "roi philanthrope", Léopold II. Après une visite en Belgique, déçu par les discours paternalistes belges, il rompt avec les Libéraux et se rapproche des indépendantistes. De retour au Congo, il fonde le MNC, le Mouvement National Congolais, et se distingue rapidement par ses qualités d'orateur, devenant le chantre du panafricanisme.

Arrêté en janvier 1960, il est condamné à six mois de prison, mais libéré quelques jours plus tard pour participer à une table ronde à Bruxelles, où les Belges décident d'accorder l'indépendance au Congo, pour le 30 juin de la même année. Plutôt que de s'engager dans un long conflit, la Belgique entend conserver l'appui des futures élites congolaises, afin de protéger ses intérêts économiques dans le jeune état.

En mai, les premières élections présidentielles voient la victoire de Joseph Kasavubu, chef de l'ABAKO, parti ethnique des Bakongo, qui choisit Patrice Lumumba comme premier ministre. En présence du roi des Belges, Lumumba prononce, le 30 juin 1960 un discours sans concession, qui dénonce les décennies de souffrance et d'humiliation subies par le peuple du Congo, et prône non seulement l'indépendance politique mais aussi économique, ainsi que la liberté dans le choix de ses partenaires commerciaux.

De quoi créer la panique à Bruxelles...

Congolaise et Congolais,

Combattants de l’indépendance aujourd’hui victorieux, Je vous salue au nom du gouvernement congolais. A vous tous, mes amis, qui avez lutté sans relâche à nos côtés, je vous demande de faire de ce 30 juin 1960 une date illustre que vous garderez. A vous tous, mes amis qui avez lutté sans relâche à nos côtés, je vous demande de faire de ce 30 juin 1960 une date illustre que vous garderez ineffaçablement gravée dans vos cœurs, une date dont vous enseignerez avec fierté la signification à vos enfants, pour que ceux-ci à leur tour fassent connaître à leurs fils et à leurs petits-fils l’histoire glorieuse de notre lutte pour la liberté. Car cette indépendance du Congo, si elle est proclamée aujourd’hui dans l’entente avec la Belgique, pays ami avec qui nous traitons d’égal à égal. Nul Congolais digne de ce nom ne pourra jamais oublier cependant que c’est par la lutte qu’elle a été conquise, une lutte de tous les jours, une lutte ardente et idéaliste, une lutte dans laquelle nous n’avons ménagé ni nos forces, ni nos privations, ni nos souffrances, ni notre sang. C’est une lutte qui fut de larmes, de feu et de sang, nous en sommes fiers jusqu’au plus profond de nous-mêmes, car ce fut une lutte noble et juste, une lutte indispensable pour mettre fin à l’humiliant esclavage, qui nous était imposé par la force. Ce que fut notre sort en 80 ans de régime colonialiste, nos blessures sont trop fraîches et trop douloureuses encore pour que nous puissions les chasser de notre mémoire. Nous avons connu le travail harassant exigé en échange de salaires qui ne nous permettaient ni de manger à notre faim, ni de nous vêtir ou de nous loger décemment, ni d’élever nos enfants comme des êtres chers. Nous avons connu les ironies, les insultes, les coups que nous devions subir matin, midi et soir, parce que nous étions des nègres. Qui oubliera qu’à un noir on disait « Tu », non certes comme à un ami, mais parce que le « Vous » honorable était réservé aux seuls blancs !

Nous avons connu nos terres spoliées au nom de textes prétendument légaux, qui ne faisaient que reconnaître le droit du plus fort. Nous avons connu que la loi n’était jamais la même, selon qu’il s’agissait d’un blanc ou d’un noir, accommodante pour les uns, cruelle et inhumaine pour les autres. Nous avons connu les souffrances atroces des relégués pour opinions politiques ou, croyances religieuses : exilés dans leur propre patrie, leur sort était vraiment pire que la mort elle-même. Nous avons connu qu’il y avait dans les villes des maisons magnifiques pour les blancs et des paillotes croulantes pour les noirs ; qu’un Noir n’était admis ni dans les cinémas, ni dans les restaurants, ni dans les magasins dits « européens » ; qu’un Noir voyageait à même la coque des péniches au pied du blanc dans sa cabine de luxe.

Qui oubliera, enfin, les fusillades où périrent tant de nos frères, ou les cachots où furent brutalement jetés ceux qui ne voulaient plus se soumettre au régime d’une justice d’oppression et d’exploitation !… Ensemble mes frères, mes sœurs, nous allons commencer une nouvelle lutte, une lutte sublime qui va mener notre pays à la paix, à la prospérité et à la grandeur. Nous allons établir ensemble la justice sociale et assurer que chacun reçoive la juste rémunération de son travail. Nous allons montrer au monde ce que peut faire l’homme noir lorsqu’il travaille dans la liberté, et nous allons faire du Congo le centre de rayonnement de l’Afrique toute entière. Nous allons veiller à ce que les terres de notre patrie profitent véritablement à ses enfants. Nous allons revoir toutes les lois d’autrefois et en faire de nouvelles qui seront justes et nobles. Et pour tout cela, chers compatriotes, soyez sûrs que nous pourrons compter non seulement sur nos forces énormes et nos richesses immenses, mais sur l’assistance de nombreux pays étrangers dont nous accepterons la collaboration chaque fois qu’elle sera loyale et qu’elle ne cherchera pas à nous imposer une politique quelle qu’elle soit. Ainsi, le Congo nouveau que mon gouvernement va créer sera un pays riche, libre et prospère. Je vous demande à tous d’oublier les querelles tribales qui nous épuisent et risquent de nous faire mépriser à l’étranger. Je vous demande à tous de ne reculer devant aucun sacrifice pour assurer la réussite de notre grandiose entreprise. l’indépendance du Congo marque un pas décisif vers la libération de tout le continent africain. Notre gouvernement fort -national- populaire, sera le salut de ce pays. J’invite tous les citoyens congolais, hommes, femmes et enfants de se mettre résolument au travail, en vue de créer une économie nationale prospère qui consacrera notre indépendance économique. Hommage aux combattants de la liberté nationale ! Vive l’indépendance et l’unité africaine ! Vive le Congo indépendant et souverain !

Discours prononcé au siège du parlement après ceux du Roi Baudouin et du Président Joseph Kasa-vubu.

Discours de Patrice Lumumban le 30 juin 1960.

" Tout ça ne nous rendra pas le Congo ! " (2)

L'impact du discours de Lumumba est immense. Partout, les fonctionnaires belges encore présents sont pris à partie par la population, qui demande des comptes. La Belgique rapatrie ses ressortissant, et le premier ministre en profite pour évincer de l'armée nationale les cadres belges. Pour Bruxelles, l'idéal d'une indépendance négociée, où le petit royaume conserverait toutes ses prérogatives économiques, s'éloigne à grands pas.

Dans la riche province minière du Katanga, dès juillet 1960, les Belges favorisent la sécession et placent au pouvoir Moïse Tshombé. 11 000 soldats belges débarquent à Elisabethville pour soutenir le gouvernement sécessionniste katangais.

L'appui américain à cette opération est total. Inquiets des progrès de l'URSS dans le combat anti-impérialiste, en Afrique notamment, les Etats Unis fournissent en abondance armes et matériel aux troupes de leur allié belge, membre de l'OTAN.

Seuls l'URSS et les pays du Tiers-Monde, qui ont commence leur émergence sur la scène internationale après la Conférence de Bandung en 1955, et la nationalisation du Canal de Suez par Nasser, en 1956, protestent auprès de l'Assemblée des Nations-Unies.

Dans ce contexte marqué par les enjeux de la Guerre Froide, Patrice Lumumba envisage de demander à l'URSS un soutien logistique. Il est limogé par le président Kasavubu le 4 septembre 1960, mais refuse ce renvoi et accuse ce dernier de haute trahison.

Alors, Lumumba devient l'homme à abattre. La CIA, encore dirigée par Allen Dulles, entre en action pour placer au pouvoir le "colonel" Joseph Désiré Mobutu, ancien sous-officier de l'armée et ancien journaliste, favorable à la présence belge, puis devenu membre du MNC.

Mobutu devient le cheval de Troie des Etats-Unis face à la progression soviétique en Afrique. Profitant de la confusion politique qui règne dans tout le pays, il accuse Lumumba de sympathies communistes, et le fait arrêter. Lumumba est assigné à résidence mais s'enfuit pour Stanleyville, afin d'y présider un gouvernement insurrectionnel.

" Tout ça ne nous rendra pas le Congo ! " (2)

Arrêté à Lodi, le 1er décembre 1960, il est exposé, comme un trophée de chasse à l'aéroport de Léopoldville, et enfermé à la prison de Thysville. Du fond de sa geôle, il continue d'appeler les Congolais à la rebellion, puis, devant les risques de mutinerie à l'intérieur de la prison, et d'insurrection dans tout le pays, il est transféré le 17 janvier au Katanga, à Elisabethville, où il atterrit à 16h50, en compagnie de deux de ses proches collaborateurs.

Moïse Tshombé, président autoproclamé de la région, aurait participé aux tortures qui lui ont été infligées, selon le témoignage de son propre chef de cabinet. Même si le flou demeure sur les circonstances exactes de sa mort et de celles de ses compagnons, la commission d'enquête parlementaire belge de 2001 conclut à une exécution, perpétrée par un capitaine belge commandant à un peloton de quatre soldats congolais, vers 21h30, dans une clairière, en présence de Tshombé. Les corps auraient ensuite été dissous dans l'acide. Pendant plusieurs semaines, Tshombé entretient le doute en clamant que Lumumba est toujours en vie, et en bonne santé...

Les autorités belges sont au premier rang des coupables potentiels. L'enquête parlementaire de 2001 permet de clarifier leur rôle dans l'assassinat. Dès le début de la crise katangaise, elles se rapprochent de toutes les personnalités congolaises susceptibles de vouloir la chute de Patrice Lumumba. Devant les risques de sa libération, elles exigent son transfert au Katanga. La commission d'enquête confirme l'implication directe de quatre Belges, et conclut à la "responsabilité morale" de la Belgique, imputant cependant à Tshombé la responsabilité de l'exécution. Le gouvernement belge a présenté les excuses de la Belgique au Congo. En décembre 2012, une plainte a été déposée par la famille de Patrice Lumumba contre une dizaine de Belges impliqués, et a été jugée recevable par le parquet fédéral.

Se fondant sur des révélations, autour d'un thé, de la célèbre espionne britannique Daphne Parks, qui lui avoue, peu de temps avant sa mort en 2010, avoir organisé elle-même l'assassinat, un représentant de la Chambre des Lords, David Lea, évoque l'hypothèse de l'implication du MI6. En 2013, le Guardian révèle alors que Miss Parks a été envoyée au Congo, sous mission diplomatique, dès 1959.

"J'ai évoqué la controverse autour de l'enlèvement et le meurtre de Lumumba et la théorie selon laquelle le MI6 pouvait avoir joué un rôle. 'En effet', a-t-elle répondu. 'Je l'ai organisé'", affirme David Lea.

Ce que réfutent les services secrets de sa gracieuse majesté.

En revanche, l'implication directe de la CIA se confirme à mesure que les cadavres sortent des placards. En 2007, un rapport confirme que l'agence complotait en vue de l'assassinat de Lumumba, avant de démentir toute participation directe. Des témoins rapportent cependant les propos d'Allen Dulles, patron de la CIA, qui aurait évoqué l'élimination physique de Lumumba. L'usage d'un dentifrice contaminé par le virus de la poliomyélite aurait même été envisagé. La plupart de ses opposants politiques ont été grassement rétribués par l'agence. Et dès sa disparition, Les Etats-Unis avancent leur pion, Mobutu, afin d'en faire un rempart contre l'influence communiste dans toute la région. En janvier 2014, la publication par le Département d'état du vingt-deuxième volume de l'Histoire de la Diplomatie Américaine, sur la période 1960-1968, confirme la volonté américaine d'éliminer Lumumba, et les différents projets pour y parvenir.

Aucune de ces thèses n'est réellement contradictoire. Une volonté commune de Bruxelles, de Washington et Londres, dans la préparation et l'exécution de l'assassinat n'est guère improbable. L'ordre de tuer Lumumba émane clairement de la volonté conjointe de Mobutu et du Premier Ministre belge Gaston Eyskens, avec la bénédiction d'Eisenhower.

Quant à l'exécutant, Moïse Tshombé, son avion est détourné en juin 1967 sur ordre du président algérien Boumédiène, et il meurt en Algérie, au bout de deux années de détention.

À la lumière des critères appliqués aujourd'hui, certains membres du gouvernement d'alors et certains acteurs belges de l'époque portent une part irréfutable de responsabilité dans les événements qui ont conduit à la mort de Patrice Lumumba. Le Gouvernement estime dès lors qu'il est indiqué de présenter à la famille de Patrice Lumumba et au peuple congolais ses profonds et sincères regrets et ses excuses pour la douleur qui leur a été infligée de par cette apathie et cette froide neutralité.

Déclaration du gouvernement belge, en 2002.

" Tout ça ne nous rendra pas le Congo ! " (2)

La brutalité de la domination coloniale belge, et la violence qui règne dès les premiers mois de l'indépendance congolaise préfigurent la tragédie sans fin à laquelle est livré l'ancien Congo belge.

Dès 1965, le colonel Mobutu renverse le président Kasavubu, félicité par la "Communauté Internationale, et soutenu, dans un premier temps, par les syndicats, par Tshombé, et par le président déposé lui-même.

La Belgique et les Etats-Unis sont les premiers à reconnaître le nouveau gouvernement... qui s'empresse de faire de Lumumba un héros national !

Puis son règne prend un tournant sanglant. Toute opposition est muselée, toute révolte finit en bain de sang, En 1969, le mouvement étudiant est brisé, ses membres sont exécutés et jetés dans des fosses, et les survivants n'ont d'autre choix que de s'enrôler dans l'armée.

La République du Congo, devenue République Démocratique du Congo, avant de prendre le nom de Zaïre entre 1971 et 1997, sous la dictature du Président-Maréchal Mobotu, s'enfonce un peu plus dans la misère, la corruption et la violence.

Tag(s) : #Afrique, #Colonisation

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