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Guatemala : Aqui los muertos siguen vivas

Ici, les morts sont toujours vivants... Tels sont les mots que l'on peut encore lire, hâtivement tracés, sur les murs de Guatemala, capitale du Guatemala...

Le 13 mai 2013, le dictateurEfrain Rios Montt est condamné à 80 années de prison, cinquante pour génocide, et trente pour crimes de guerre, reconnu coupable, entre autres méfaits, de la mort de 1 771 indigènes mayas ixil.. La Cour Constitutionnelle de la petite république continue de faire pourtant des pieds et des mains pour l'amnistier, à l'instar de Pinochet au Chili.

Pour les familles des victimes, opiniâtres, qui ont su résister à toutes les pressions, l'histoire s'est arrêtée à ces sombres années 80, pendant lesquelles l'ombre de la CIA plane sur le petit pays d'Amérique Centrale.
Reed Brody, conseiller juridique de Human Rights Watch (HRW), a assisté à une partie du procès. "Ce verdict est un des plus importants des annales des droits de l'homme, confie-t-il. Dans un pays où l'impunité pour des atrocités a été la règle, c'est une reconnaissance pour le courage et la ténacité des victimes, des défenseurs des droits de l'homme et des procureurs. (...) Qui aurait pu penser qu'un dictateur omnipotent, soutenu par les Etats-Unis, serait envoyé en prison un jour pour des crimes contre des Indiens mayas privés de droits et marginalisés ?"

Une reconnaissance tardive et partielle, pour les 200 000 guatémaltèques massacrés lors de la guerre civile qui déchire le pays entre 1960 et 1996 ?

Guatemala : Aqui los muertos siguen vivas

L'histoire du Guatemala est emblématique de celle de toute l'Amérique Centrale, dont la plupart des états deviennent indépendants au cours du XIXème siècle, mais dont l'histoire est marquée au fer rouge de la Doctrine Monroe. L'ombre du grand voisin américain pèse de tout son poids sur la politique intérieure, sur les orientations économiques, sur le destin idéologique de tous les pays qui se trouvent au sud du Rio Grande, tandis que la Mer des Caraïbes devient un lac américain.

Dès le 2 décembre 1823, le président américain James Monroe, devant le Congrès, énonce les principes de sa doctrine :Toute intervention européenne sur l'ensemble du continent américain sera combattue, l'ensemble du continent est désormais fermé à toute forme de colonisation, et les Etats-Unis renoncent à toute forme d'interventionnisme dans les affaires européennes... En réalité, cette doctrine peut ainsi être interprétée, et l'histoire confirmera cette orientation : Toute intervention européenne sur l'ensemble du continent américain sera combattue, mais pas celles des Etats-Unis en Amérique Latine; L'ensemble du continent est désormais fermé à la colonisation, mais pas à la mainmise américaine des Etats-Unis sur leurs voisins; et enfin, les Etats Unis ne s'immisceront plus dans les affaires européennes puisqu'ils considéreront désormais l'Amérique Latine comme leur chasse gardée...

C'est le temps des Républiques bananières...

Le Guatemala, indépendant depuis 1821, brièvement intégré à l'Empire du Mexique puis aux Provinces Unies d'Amérique Centrale, démantelées en 1840, au terme d'une guerre menée par les propriétaires fonciers, les conservateurs et l'Eglise, connait une croissance économique au cours de la décennie 1870, fondée sur une agriculture de plantation et la culture de la banane..

Rien de tel pour attirer les convoitises des firmes américaines. Dès 1880, la Boston Fruit Company, qui devient en 1899 la United Fruit Company, préside au destin de la jeune république guatémaltèque, faisant et défaisant à sa guise les gouvernements, avec la complicité des élites foncières du pays et du gouvernement américain.

Guatemala : Aqui los muertos siguen vivas

Maîtrisant rapidement toutes les structures économiques du pays,notamment son infrastructure ferroviaire, l'UFC exerce un pouvoir absolu, assurant son hégémonie par le choix de dictateurs coopératifs, mettant l'armée nationale au service de la répression systématique de tout mouvement de contestation des paysans sans terre, devenus ouvriers agricoles de la Compagnie.

Manuel Jose Estrada Cabrera, ou le général Jorge Ubico sont des fantoches aux mains de la Compagnie et servent en même temps les intérêts de leur classe, composée des grandes familles latifundiaires, d'origine espagnole.

Dans les années Trente, sous Ubico, l'ouverture aux investissements étrangers s'accelère encore, Et outre les chemins de fer, la production électrique et le télégraphe, la Compagnie contrôle désormais 40% des terres agricoles du Guatemala.

Et il en est de même à Cuba, au Panama, au Costa Rica, en Jamaïque, au Nicaragua, à Saint-Domingue, en Colombie.

Partout, les mouvements sociaux sont matés dans le sang...

La Compagnie fixe même son siège principal au Guatemala, d'où provient le quart de sa production, dans une ville baptisée ... Bananera.

Certes, comme le fait Ford dans ses plantations d'hévéas du Brésil, l'UFC met en scène et filme l'ouverture de quelques écoles, de rares dispensaires.

Guatemala : Aqui los muertos siguen vivas

Le 20 octobre 1944, les jeunes militaires guatémaltèques remettent en cause ce joug et renversent le général Ubico. C'est la Révolution d'Octobre... Pour la première fois de leur histoire, les Guatémaltèques sont convoqués aux urnes et élisent un président de la République socialiste, Juan Jose Arevalo Bermej, investi le 15 mars 1945, qui fait adopter une constitution largement inspirée de la constitution américaine.

C'est le début des Dix Ans de Printemps, pour le peuple du Guatemala.

Le servage, institutionnalisé par le code du travail mis en place sous l'influence de l'UFC, est aboli.

Le droit de grève et syndical est instauré.

Dès 1949, un système de soins gratuits est mis en place pour tous les citoyens.

En 1951, Jacobo Arbenz Guzmàn est élu. S'il entend, au début de sa présidence mettre le pays sur la voie du capitalisme, l'influence des communistes guatémaltèques est décisive.

La lutte contre le monopole américain est lancée. Une vaste réforme agraire remet en cause le pouvoir des grands propriétaires fonciers. Une planification économique permet d'amorcer l'industrialisation du pays, en même temps que s'ouvrent de grands chantiers, comme celui de l'Autoroute de l'Atlantique qui abolit le monopole sur le transport de fret exercé par l'UFC, au travers de sa filiale, l'International Railways of Central America.

Les terres inexploitées sont confisquées, nationalisées et réparties sous forme d'un usufruit viager aux petits paysans, dont beaucoup sont Amérindiens.

De quoi affoler l'UFC, et leurs petits camarades de la jeune CIA, toujours prête à défendre les intérêts économiques américains contre toute initiative ressemblant plus ou moins au communisme.

Les risques de contagion sont réels dans toutes les autres républiques bananières de la sphère d'influence étatsunienne. Le printemps guatémaltèque va se transformer en un long hiver tropical.

Guatemala : Aqui los muertos siguen vivas

Les Etats-Unis lancent donc une opération de grande envergure, l'opération PBSUCCESS, afin de renverser Arbenz.

La CIA, dont le patron de l'époque, Allen Dulles, est actionnaire de l'UFC, et frère du secrétaire d'état John Foster Dulles, met en place un plan qui inspirera encore longtemps les coups d'état auxquels l'agence participera dans l'avenir.

Une armée d'opposants est fabriquée de toutes pièces en entraînée par la CIA au Honduras, sous la direction du colonel Carlos Castillo Armas. Ce sont 400 rebelles qui lancent l'assaut contre le Guatemala, le 18 juin 1954.

En attaquant en plusieurs points de la frontière, l'opération a pour but de faire croire en une attaque de grande envergure. L'opération est un échec, face à la résistance du peuple, qui comprend rapidement l'origine de cette tentative, et connait ses instigateurs.

Pendant ce temps, aux Etats-Unis, la CIA orchestre une vaste campagne visant à démontrer les liens du régime guatémaltèque avec l'URSS, s'appuyant notamment sur la livraison à l'armée d'armes de fabrication tchécoslovaque.

Cependant, refusant d'armer le peuple, ce qui lui vaudra les critiques les plus vives des communistes, Arbenz, qui craint une intervention directe des Etats-Unis, décide de démissionner le 27 juin 1954.

Nous nous sommes arrangés pour interrompre, en 1954, une expérience démocratique. Il s'agissait pourtant d'un régime réformiste, capitaliste et démocratique, du type new deal, que notre intervention a permis d'éliminer, laissant à sa place un véritable enfer sur terre, probablement le régime de la période contemporaine le plus proche de l'Allemagne nazie

Noam Chomsky, en 1985.

Guatemala : Aqui los muertos siguen vivas

Armas prend le pouvoir, et incapable de l'exercer, il est épaulé par une junte de conseillers issus de la CIA, puis est assassiné en 1958, et remplacé par le général Fuentes.

Toute l'oeuvre des Années de Printemps est définitivement enterrée. La répression de toute opposition est systématique, et d'une extrême sauvagerie, comme dans toute l'Amérique Latine de l'époque. Les exécutions succèdent aux disparitions, la torture est institutionnalisée, et comme en Uruguay avec Klaus Barbie, les anciens nazis intégrés en 1945 dans la CIA, dispensent leurs conseils avisés.

Entre 1960 et 1996, la guerre civile fait rage au Guatemala. La seule forme de résistance possible est la guérilla et quatre formations se distinguent, menant une lutte sans relâche contre la dictature : l'Armée des pauvres (Ejército Guerillero de los Pobres (EGP)), l'Organisation révolutionnaire du peuple armé (ORPA), les Forces armées rebelles (FAR) et le Parti guatémaltèque du travail (PGT), qui s'unissent en 1982 pour former l'«Union révolutionnaire nationale guatémaltèque».

La répression gouvernementale est féroce. Et elle s'appuie sur des milices d'extrême-droite, telles l' Armée secrète anti-communiste (ESA) et la Main Blanche, qui assassinent et torturent avec la bénédiction de Washington et le silence assuré des médias américains. Etudiants, ouvriers et paysans, mais aussi prêtres un peu trop proches de la Théologie de la Libération, membres étrangers, y compris américains, des organisations humanitaires, deviennent leurs cibles privilégiées.

En nationalisant les terres de Cuba, et en dépossédant la firme américaine, Fidel Castro savait déjà très précisément à quoi il expose la jeune révolution cubaine en 1959, et sait en tirer les leçons. Aussi grotesque en terme de préparation et en nombre que l'invasion de Armas en 1954, celle de la Baie des Cochons, est un échec total...

Guatemala : Aqui los muertos siguen vivas

En 1982, les militaires appellent au pouvoir Efrain Rios Montt, général à la retraite, désormais pasteur de la Church of The World, dont le siège mondial se trouve en Californie. Aussitôt, il affirme tenir son pouvoir des mains de Dieu lui-même.

La constitution déjà très restrictive en terme de libertés de 1965 est abrogée, les lois électorales également, et les partis officiels sont dissous en même temps que le Congrès.

S'appuyant sur les Patrouilles d'Autodéfense Civiles, les PAC, recrutées de force par l'armée régulière, il engage la répression de la guérilla, forte de certains succès, dont l'assassinat d'un ambassadeur des Etats-Unis, en 1968.

" Si vous êtes avec nous, nous vous nourrirons ; sinon, nous vous tuerons. ", annonce Rios Montt aux guatémaltèques mayas.

Et de fait, les massacres succèdent aux massacres : Plàn de Sanchez, Dos Erres, politique de la terre brûlée... Des dizaines de milliers de personnes ont été massacrées, violées et ont disparu pendant ce conflit, notamment 1 771 Ixils, dont les homicides ont fait l’objet du procès d’Efraín Rios Montt... 45 000 disparus, des millions de déplacés. Au cours des 20 mois du pouvoir de Montt, 5% de la population Ixil est supprimée, hommes, femmes, enfants. Plus de 600 massacres sont répertoriés de façon certaine.

Sous le regard assez indifférent des médias américains, et l'indignation très molle des Européens...

Il est renversé à son tour par le général Mejia, qui rétablit un simulacre de démocratie avec l'élection en 1986 du président Cerezo, qui poursuit la répression des rebelles. Washington veille au grain.

La corruption généralisée, la mainmise américaine sur l'économie, une pauvreté croissante, qui favorise la montée en flèche de la criminalité, et le refus systématique de se pencher sur les crimes du passé conduiront le peuple guatémaltèque à exprimer son mécontentement dans la rue contre Meija, puis contre Serrano, devenu président en 1991, qui, de nouveau, limite les libertés individuelles et est chassé du pouvoir.

Guatemala : Aqui los muertos siguen vivas

Et ce n'est qu'en 1996 que la guerre civile, au bout de 36 années, prend fin, sous la présidence de Alvaro Arzù Irogyen.

Mais c'est toujours sous la tutelle américaine que les droits de l'Homme progressent. La Guerre Froide terminée, les Etats-Unis relâchent peu à peu la pression.

Libéralisation économique à marche forcée, emprise des firmes, et son cortège de misère et de criminalité... malgré les grandes manifestations de 2003, dominées par le Front Révolutionnaire.

Dix ans plus tard, l'ancien dictateurs Rios Montt, est enfin condamné.

Condamnation que la Cour Constitutionnelle parvient à annuler quelques jours après la décision du tribunal, en raison d'un vice de procédure...

Depuis, des figures majeures de l’appareil judiciaire ont été remplacées ou sanctionnées, et des résolutions adoptées ont restreint encore davantage la possibilité pour les victimes du conflit passé d’obtenir justice. La procureure générale qui avait supervisé les poursuites dans l’affaire initiale a été remplacée et n'apparaissait pas sur la liste des candidats à la succession, la juge présidant le tribunal a été radiée de la magistrature et le Congrès du Guatemala a adopté une résolution non contraignante affirmant qu’aucun génocide n’avait eu lieu au cours du conflit...

Combien de criminels continuent à vivre dans l'impunité la plus totale, parfois réfugiés aux Etats-Unis ?

Depuis plus de trente ans, des centaines de milliers de victimes, et leurs famille demandent justice.

Elu en 2012, Otto Perez Molina a ratifié le Statut de Rome de la Cour Pénale Internationale, qui lui donne l’obligation de rendre des comptes à l’avenir, si des crimes de guerre devaient de nouveau être commis au Guatemala. Mais rien ne l'oblige à revoir la position officielle de l'état guatémaltèque, qui continue à nier farouchement les accusations de génocide contre les Indiens Ixil.

Tag(s) : #Amériques, #Génocides, #Colonisation

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