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De Sangatte à la rue

En septembre 1999, sous le gouvernement Jospin, dans la petite commune de Sangatte, peuplée de 800 habitants, ouvre, sous l'égide de la Croix Rouge, le centre d'hébergement et d'accueil d'urgence humanitaire, plus communément appelé Centre de Sangatte.

Avec tambours et trompettes en 2002, le centre est fermé par le tonitruant ministre de l'Intérieur Sarkozy,, et cette fermeture est présentée médiatiquement, comme une victoire contre l'immigration cladestine. Les conditions de vie dans la structure, en raison de sa surpopulation, sont décrites avec force de détails qui tendent à convaincre qu'il s'agit bien de lutter contre la précarité dans laquelle vivent les migrants.
Comme s'il suffisait, comme le disait Guy Bedos dans un sketch, de construire un mur devant les bidonvilles pour qu'ils cessent d'exister.

Bientôt douze ans que ce célèbre centre de Sangatte a fermé, bientôt douze ans que les migrants errent dans les rues de Calais, traqués par la police, dans un dénuement qui amène les associations et les ONG à parler de catastrophe humanitaire, bientôt douze ans que les bénévoles distribuent repas et vêtements, n'hésitant pas à braver la loi qui instaure un délit de solidarité, officiellement abrogée en décembre 2012, mais en réalité appliquée par des moyens détournés.

De Sangatte à la rue

Qui sont les hommes et les femmes qui ont peuplé ce centre ?

Leur origine varie au gré des conflits internationaux qui, soutenus par la "Communauté Internationale" souvent, jette sur les routes du monde des flux de réfugiés.

La Guerre du Kosovo, notamment, provoque un tel afflux de réfugiés que le terme "kosovar" est encore utilisé aujourd'hui par les locaux, sur la Côte d'Opale, pour désigner des personnes dépenaillées et misérables...

L'interventionnisme américain, la misère, les crises humanitaires et les violations des droits de l'homme, dans les aires d'origine des migrants, engendre une diversification rapide des nationalités présentes dans le centre : Afghans, en particulier membres de l'ethnie Hazara, très discriminée en Afghanistan parce que chiite, Kurdes, Irakiens, Iraniens, puis Africains...

La plupart proviennent d'un pays en guerre et répondent donc aux critères permettant l'attribution du statut de réfugié.

De Sangatte à la rue

Pourquoi ce goulot d'étranglement, face aux côtes anglaises ?

Pourquoi cette petite station balnéaire, au sud de Calais, est-elle devenue un point chaud des flux humains. Dans la logique, ces lieux emblématiques se trouvent aux points de contact Nord-Sud : en Méditerranée, à la frontière américano-mexicaine, dans les enclaves du Nord, comme Ceuta ou Mélila, à la frontière de la Guyane française ou aux Comores...

La situation originale de cette concentration de migrants tient au fait qu'elle a lieu sur une frontière Nord-Nord. Deux principaux facteurs expliquent cette situation.

En premier lieu, la politique migratoire du Royaume Uni est sensiblement différente de celle de la France, malgré le refus britannique de la Convention de Schengen sur la libre circulation des hommes dans l'Union Européenne. En six mois de procédure, un migrant peut se voir attribuer un permis de travail et régulariser sa situation, même en étant entré illégalement sur le territoire. Les contrôles de papiers, dans la rue, sont illégaux. La présence de parents et de communautés structurées est une autre cause, côté anglais.

Et du côté français, Sangatte révèle une crise de l'asile. C'est bien en France que de nombreux clandestins, après des voyages de plusieurs milliers de kilomètres, aux mains de passeurs mafieux, souhaitaient demander l'asile. Mais les conditions de plus en plus drastiques de l'attribution du statut de réfugié modifie leurs plans.

En 2001, les associations, au sein de la Coordination pour le Droit d'Asile, adressent au gouvernement une liste de dix réclamations, que les pouvoirs publics accueillent pas le mépris le plus total.

(http://www.gisti.org/doc/actions/2001/cda/conditions.html)

La situation de l'asile en France est critique.

En 2001, des constats sévères ont été dressés en janvier par la Cour des comptes, en mars par le Haut Commissariat pour les Réfugiés (HCR), en juillet par la Commission nationale consultative des droits de l'homme... Les associations de la Coordination pour le Droit d'Asile (CDA) s'épuisent à combler les lacunes d'une administration défaillante ou dépassée : elles ont interpellé les pouvoirs publics à plusieurs reprises et veulent aujourd'hui alerter les parlementaires et plus largement l'opinion publique.

http://www.gisti.org/doc/actions/2001/cda/conditions.html

De Sangatte à la rue

Dans ce contexte, les accidents mortels se multiplient. Nombreux sont ceux qui pensent pouvoir franchir à la nage les quelques kilomètres qui séparent les côtes françaises des falaises d'Albion, et se noient.

Les agents de sécurité du tunnel sous la Manche, ouvert quelques années plus tôt, ne comptent plus les migrants écrasés sur les voies, pour avoir voulu se cacher sous les essieux des wagons. Les amputations de ceux qui survivent à ces accidents ne sont pas rares.

Dans les caches des camions, des hommes, des femmes et des enfants meurent d'asphyxie, lorsqu'il faut, pour déjouer les contrôles, respirer dans un sac en plastique afin de ne pas émettre de CO2 en expirant... lorsqu'ils ne sont pas oubliés dans les véhicules par les passeurs.

En juin 2001, ce sont 58 migrants chinois qui sont découverts morts dans un camion à Douvres. Le routier néerlandais avait simplement fermé la trappe d'aération lors du passage à la douane, à Zeebruge.

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C'est dans ce contexte qu'ouvre le centre de Sangatte, en 1999.

Des milliers de demandeurs d’asile continuent à attendre jusqu’à huit mois l’enregistrement formel de leur dossier dans certaines préfectures, sans aucune assistance, malgré des moyens supplémentaires obtenus par l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA. Ce sont plus de 10 000 demandes qui sont en attente en France en 2011.

Prévu à l'origine pour accueillir 200 personnes, le centre en abrite jusque 1800, chiffres estimés grâce au nombre de repas servis, dans des conditions de plus en plus pénibles. L'hiver, le froid est à peine supportable, dans ce hangar en tôle, prévu pour le stockage des matériaux lors du forage du tunnel, les conditions sanitaires se dégradent rapidement. 14 douches, 14 cabines de toilettes, trois infirmières, des étudiants en médecine et des médecins volontaires...

Les migrants dorment sur des lits en toile, répartis en 22 cabines de 30 à 35 places, sortes de baraques de chantiers équipées d’un chauffage. Lorsque le nombre dépasse cette capacité, jusqu'à cinquante personnes sont logés sous des tentes non chauffées.

Tandis qu'aux abords du centre, les CRS, réputés à Calais comme étant les plus "énervés" du territoire français, veillent. Et pour compléter son dossier de réfugié, il faut se rendre à Arras, ou à Lille, à plus de cent kilomètres.

De Sangatte à la rue

Alors, l'ambitieux et médiatique ministre de l'Intérieur de Chirac, Nicolas Sarkozy, arrive à Sangatte dans son hélicoptère blanc et se met savamment en scène face aux médias.

Profitant de l'exaspération des riverains, toujours prêts à croire que les migrants parcourent, au péril de leur vie, des milliers de kilomètres juste pour troubler leur tranquillité, mais aussi des rixes qui opposent parfois les différents clans regroupés par origine ethnique, Sarkozy entend résoudre le problème des migrations internationales en fermant le centre, seul point d'ancrage de ces milliers de personnes.

Et quand la France et le Royaume Uni se rencontrent sur le sujet, c'est pour expulser les migrants afghans déjà présents sur le sol britannique, tandis que la guerre, rappelons-le, fait rage depuis 2001 en Afghanistan.

La fermeture, prévue au printemps 2003, est finalement anticipée et a lieu en décembre 2002. A la suite de son voyage à Londres où il rencontre le Premier ministre britannique, Tony Blair et son homologue, David Blunkett, Nicolas Sarkozy, annonc que le centre d’accueil de Sangatte allait fermer ses portes près de quatre mois avant la date prévue, en échange de l’engagement de Londres d’accueillir plus d’un millier de réfugiés kurdes irakiens mais aussi entre 200 et 300 Afghans ayant déjà de la famille en Grande-Bretagne. " Décision symbolique qui exprime la volonté de maîtriser les flux migratoires." Pour les oubliés des accords, cette décision n'a rien de symbolique...

En effet, aucune solution n'est prévue, à part se fondre dans le décor, jetés à la rue. Et les quarante nouveaux migrants, par semaine, qui arrivent dans la région de Calais, viennent les rejoindre.

De Sangatte à la rue

Dès lors, les migrants ne peuvent que compter sur les ONG et les associations locales qui soignent gratuitement, distribuent des repas, fournissent vêtements, chaussures et tentes.

Un gymnase est occupé, puis deux, jusqu'à la décision d'expulsion du maire de Calais, Jacky Hénin, qui accepte finalement d'ouvrir une église en travaux, l'église St-Pierre-St-Paul... dont les migrants sont expulsés manu militari quelques jours plus tard.

Le dévouement des bénévoles est sans borne, et certains, parmi les plus modestes, n'hésitent pas à héberger les migrants.

Jusqu'à ce que soit appliquées, avec de plus en plus de zèle, les lois qui pénalisent l'aide à l'entrée et au séjour irréguliers des étrangers en France... Durcie en 1994 et en 1997, l'utilisation de ce délit qui ne vise plus particulièrement la criminalité organisée, et ce malgré des immunités partielles prévues pour les familles et les associations spécialisées.

L'article L622-1 du Code d'entrée et de séjour des étrangers et du droit d'asile prévoit que " toute personne qui aura, par aide directe ou indirecte, facilité ou tenté de faciliter l'entrée, la circulation ou le séjour irréguliers, d'un étranger en France sera punie d'un emprisonnement de cinq ans et d'une amende de 30 000 euros"

En 2009, les associations, dont, au plan national,la Cimade (Comité inter-mouvements auprès des évacués), Emmaüs, le Secours catholique et France Terre d'asile, dénoncent ce dispositif et font campagne contre ce "délit de solidarité", tandis que les mises en cause se particuliers se multiplient. Le 19 février par exemple, une bénévole des Restos du Coeur a été interpellée dans le Calaisis pour avoir aidé des personnes en situation irrégulière. Le collectif dénonce également les objectifs du gouvernement pour 2009, qui apparaissent dans une annexe au projet de loi de finances 2009 qui récapitule les crédits pour la mission immigration, asile et intégration: 5000 interpellations "pour des faits d'aide illicite à l'entrée et au séjour d'immigrés en situation irrégulière".

De Sangatte à la rue

En 2012, dix ans après la fermeture du centre de Sangatte, plusieurs centaines de personnes vivent toujours dans les rues de Calais, improvisant des campements, comme la fameuse "jungle"...

Alain Delame coordinateur régional d’Amnesty International déclare alors, à l'occasion de l'anniversaire de la fermeture : « Il y a toujours des Afghans, surtout à Calais. Il y a aussi des personnes originaires de la Corne de l’Afrique, d’Erythrée, de Somalie. Ils sont toujours dans une situation de dénuement extrême. Ils sont toujours en butte à des violences policières assez fréquentes. Le grand froid et les pluies torrentielles de ces derniers jours n’auront certainement pas amélioré la situation ».

Les Syriens sont parmi les derniers arrivants, considérés comme expulsables, tandis que la France soutient la rébellion contre le régime de Bachar-Al-Assad.

Et les associations, une vingtaine au total, poursuivent leur travail.

Sylvie Copyans de l’association Salam Nord-Pas-de-Calais est formelle : les migrants ne pourraient pas survivre sans l’aide de la population locale : " Tous les soirs, sur Calais, nous distribuons un repas chaud complet, des vêtements mais aussi des couvertures, des sacs de couchage. Nous faisons des soins médicaux. On voudrait faire passer le message suivant : on a besoin d’aide et on veut continuer , parce qu’ils sont là et qu’on estime que les conditions qu’on leur impose ne sont pas les conditions dignes d’un pays des droits de l’homme. Et pour continuer, on a besoin d’un soutien."

Régulièrement, les camps de fortune sont détruits. De nombreux témoins rapportent que les forces de l'ordre, afin d'empêcher leur réutilisation, n'hésitent pas à asperger les matelas de gaz lacrymogènes, ou même à uriner dessus.

Et Le 22 septembre 2012, au petit matin, Patrick Besson ordonne la fermeture de la "jungle". Le campement est investi par les CRS, les migrants arrêtés et contre la loi, leurs effets personnels sont jetés à la déchetterie.

" Avec délicatesse ", selon le ministre.

De Sangatte à la rue

En 2014, rien n'a changé, pour les migrants de Calais.

Les arrestations musclées succèdent aux destructions de campements, la dernière en date sous prétexte d'une épidémie de gale. Les défenseurs des migrants rappellent qu'un médicament, le stromectol, permet en une à deux prises d'éradiquer cette épidémie... Quant aux effets de la vie dans la rue, Médecins du Monde ne cesse de clamer qu'il s'agit bien d'une situation d'urgence humanitaire.

Le 27 juin 2014, le juge des référés du tribunal administratif de Lille a autorisé, par une ordonnance, l'expulsion des migrants qui campent sur le site d'un centre de distribution de repas, avec l'appui de la municipalité de Calais.

Comme toujours, le préfet promet des solutions mirobolantes aux 400 personnes, dont soixante-dix femmes, quelques unes enceintes, d'autres avec des des enfants de quatre à six ans, qui seraient relogées dans un centre, à une heure de marche du centre-ville, au détour de la rocade autoroutière, au milieu des champs... réquisitionnant pour ce faire un local où le Secours Catholique accueillait déjà quatre-vingt personnes par jour.


Et derrière cette mise en scène incohérente, qui pointe aussi l'incompétence des préfets successifs, la réalité de centaines d'êtres humains promis à l'expulsion vers des pays en guerre, vers la Syrie notamment, ou promis à la torture, et, de toute façon, à la misère.

Tag(s) : #Migrants

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