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1926, la grève trahie

Le 12 mai 1926, le TUC, Trade Union Congress, premier syndicat britannique, appelle à la reprise du travail, malgré l'immense mobilisation des travailleurs anglais...

Le 3 mai 1926, à minuit commence le plus vaste mouvement social de l'histoire britannique. A l'origine de cette mobilisation, la colère des mineurs, qui couve depuis près d'un an... Depuis le début de l'année 1925, sous prétexte de rentabilité, leurs salaires ne cessent de baisser, tandis que les patrons augmentent le temps de travail. Dans certaines compagnies houillères, ce sont des baisses de près de 50% qu'on impose aux mineurs.

Le puissant syndicat des mineurs, dirigé alors par Arthur J. Cook, menace le patronat d'une grève générale, et trouve un soutien auprès du TUC. Quelques années plus tôt, pourtant, avait eu lieu la première trahison : Le Black Fryday, 15 mai 1921, était encore présent dans tous les esprits. Les mineurs avaient été abandonnés par le TUC, opposé à l'extension de la grève à d'autres secteurs...

Le gouvernement britannique s'inquiète de ce vent de colère. L'influence de la Révolution Russe est encore très vive auprès du prolétariat anglais, et le risque de contagion est sérieux. Dans un premier temps, le premier ministre conservateur Baldwin accorde une subvention de neuf mois aux mineurs, afin de pallier aux pertes de salaires, le 31 juillet 1925. Cette décision apparaît être, aux yeux des travailleurs, une immense victoire, qui fait oublier le Black Friday. C'est le Red Fryday... Au moins, cette subvention permet aux ouvriers de se préparer au conflit qui s'annonce.

Mais ils ne sont pas les seuls à se préparer...

Le gouvernement britannique, inquiet des menaces de grève, commande à Herbert Saumuel un rapport qui s'avère être en accord avec le point de vue des mineurs: la productivité ne peut se maintenir, dans les houillères, que si les installations, vétustes et dangereuses, sont modernisées, et que les conditions de travail s'améliorent. Ce qui implique, évidemment, des investissements publics... Pour les mineurs, qui rêvent d'une nationalisation du secteur, le rapport leur fournit les arguments qui fondent la lutte. Les négociations préconisées sont naturellement un échec. Les patrons, coûte que coûte, souhaitent maintenir les baisses drastiques de salaires, déterminés à briser durablement le mouvement syndical britannique.

Le Premier Mai 1926, le TUC, par la voix d'Ernest Bevin, du Syndicat des Transporteurs , annonce un débrayage général pour le 3. Les mineurs se mettent en grève et le mouvement s'étend à de nombreux secteurs. Ainsi, les ouvriers typographes du Daily Mail refusent-ils de publier l'éditorial anti-grève du jour, intitulé " For King and for Country ". Dès le 4 mai, près de deux millions de grévistes paralysent le pays. Les usines sont à l'arrêt, les transports ne circulent plus, les lignes téléphoniques sont perturbées. Le succès de la mobilisation est total !

La riposte patronale et gouvernementale, cependant, est aussi très vive.

Dès le Premier Mai, le gouvernement décrète l'état d'urgence et déploie la troupe dans tous les comtés industriels du pays. Les mois de négociations entre syndicats et patronat lui a laissé le temps de s'organiser... Par l'Emergency Powers Act de 1920, il est en mesure de mobiliser les soldats pour rétablir les transports et faire fonctionner les secteurs vitaux à sa survie.

Tous les grands groupes de presse sont aux mains du grand patronat, et la guerre de l'opinion commence. Pour sortir à tout prix les journaux, les rédacteurs en chef n'hésitent pas à mobiliser leurs femmes et des volontaires du parti conservateur, sans aucune expérience de la typographie.

Le Times, par exemple, parvient malgré tout à publier, le 5 mai, deux pages, dans un format réduit, discréditant systématiquement le mouvement, tout en se défendant d'être porte-parole du gouvernement. Dans cette bataille de l'opinion, les armes sont inégales.

Le Daily Mail, nettement à droite, quant à lui, continue à distiller sa propagande, en utilisant des presses parisiennes, et en important par avion au Royaume Uni. Et le Daily Telegraph publie des versions en deux pages, tapées, certains jours, à la machine.

Le Chancelier de l'Echiquier, Winston Churchill, mène d'une main de maître cette campagne, s'appuyant notamment sur The British Gazette, publication gouvernementale, pour dénoncer les menaces que la grève ferait peser sur le royaume, usant de métaphores guerrières, affolant les lecteurs, brandissant le spectre du chaos, auprès des classes moyennes.

Mais ce n'est pas la réaction patronale et des ses valets qui provoque l'échec du mouvement...

Le TUC est surpris du succès du mouvement, et s'inquiète du débordement de sa base. Profondément légaliste, il s'inquiète aussi des lourdes amendes qui pourraient lui être infligées par le gouvernement, pour grève "illégale". Le Parti Travailliste est également réticent à ce qui pourrait prendre rapidement un tour révolutionnaire, et remettrait en question ses stratégies électorales.

Hors de question par exemple, d'accepter le soutien financier des organisations de travailleurs soviétiques ! Le TUC et le Parti Travailliste n'ont de cesse, désormais, que de limiter la grève à quelques secteurs. D'ailleurs, la terminologie employée révèle leur tiédeur : Ils ne parlent pas de grève générale, mais de grève "nationale"...

Dès le 7 mai, malgré la mobilisation, les négociations reprennent.

Les ouvriers, minés par la propagande gouvernementale, sont atterrés par le manque de soutien syndical. Désormais, le TUC et le Parti Travailliste sont dans le camps des briseurs de grève.

Contre la promesse d'absence de représailles contre les travailleurs, le TUC fait acte d'allégeance, en se rendant au 10 Downing Street, le 12 mai 1926.

La victoire est totale pour Baldwin, qui refuse l'immunité pour les grévistes, prétextant qu'il ne dispose pas du pouvoir de l'imposer aux patrons. C'est le triomphe du conservatisme et du patronat.

Pendant plus de six mois, les mineurs continuent à résister. Lorsqu'ils sont épuisés, les patrons leur assènent le coup de grâce : les meneurs sont renvoyés, et les salaires, pour ceux qui reprennent le travail, connaissent une baisse sans précédent.

Cette grève de 1926 plombe de façon durable le mouvement syndical britannique. Le syndicalisme anglais s'oriente alors vers le réformisme pur et simple. Jamais plus, le royaume ne connait de mouvement social de même ampleur, et encore moins d'espoirs révolutionnaires...

Jamais plus ? Si. Dans les années 80, avec la grande grève des mineurs. Et on connait la suite.

Pour aller plus loin : Peter Taaffe, 1926 General Strike, Socialist Books, 2006.

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Tag(s) : #Luttes, #Répression, #Grèves

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