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1358, les Jacques voient rouge !

Une décennie après la Grande Peste, les campagnes, les villes, les bourgs et faubourgs, sont vides...

Près de la moitié de la population, et davantage dans les régions d'Europe les plus peuplées, a péri, laissant terres et villages abandonnés. Dans le royaume de France, c'est 60% de la population qui a disparu en quelques mois... Le refroidissement climatique engendre un cycle de mauvaises récoltes qui affame les campagnes.

La main d'oeuvre est devenue une denrée rare et recherchée. Les seigneurs, afin de maintenir l'économie domaniale, abolissent les dernières pratiques du servage. Et les villes, où la peste fut encore plus meurtrière, sont dépeuplées.

La Guerre de Cent Ans épuise les survivants. Taxes, réquisitions, logement des troupes, rançon du roi, exactions commises par les compagnies militaires désoeuvrées... Et la pression fiscale n'est plus supportable.

La noblesse s'est largement discréditée, à Crécy, notamment, face à la piétaille anglaise. Le rôle de protection que sont sensés exercer les nobles est largement remis en cause. Le système féodal traverse une crise profonde, dont il ne se relèvera pas tout à fait. C'est toute la société d'ordres qui est remise en cause, telle qu'elle a été définie au Xe siècle par Adalbéron de Laon: "Oratores", ceux qui prient, "bellatores", ceux qui se battent, le clergé et la noblesse, ne tiennent plus leur rôle, selon les "laboratores", ceux qui travaillent et produisent les richesses...

Face la baisse des revenus fiscaux, la guerre et l'expansion territoriales sont déjà des moyens de compenser la crise... Mais ses effets sur le commerce sont désastreux.

La bourgeoisie poursuit son ascension, parallèlement au renforcement de la centralisation monarchique. Les Capétiens s'appuient de plus en plus sur cette bourgeoisie qui bénéficie des fruits de l'essor commercial. Une partie du pouvoir judiciaire est délégué aux parlements, ainsi que la levée des impôts. Et déjà, l'exemple anglais inspire, depuis l'adoption de la Grande Charte, la Magna Carta, qui libère les villes et renforce le pouvoir du Parlement. Dans les Flandres françaises, notamment, les révoltes des marchands se multiplient, face aux Valois, qui se sont également discrédités par leur incapacité à endiguer les victoires anglaises.

En 1351, Jean Le Bon promulgue l'ordonnance sur les métiers de la ville de Paris, où il fixe les prix et salaire, remettant en cause le système des corporations. On commence à se dire, dans les villes du royaumes, que les bourgeois des parlements géreraient mieux le pays....

Riches de leur force de travail fort recherchée, paysans et bourgeois n'entendent plus se laisser faire.

1358, les Jacques voient rouge !

A Paris, Etienne Marcel, prévôt des marchands, qui a joué un rôle actif pendant les Etats Généraux, instaurés par Philippe Le Bel et convoqués en 1355, 1356, et 1357, afin de lever de nouveaux impôts, puis payer la rançon du roi Jean, prisonnier des Anglais, s'oppose au tentatives du dauphin Charles d'accroître encore les revenus fiscaux de la couronne.

En mars 1357, le dauphin est contraint d'accepter la Grande Ordonnance, vaste plan de réforme qui limite les prérogatives royales et réorganise les finances du royaume. Un véritable conseil de tutelle est mis en place autour de l'héritier du trône, dont six membres sont des représentants des Etats, parmi lesquels Etienne Marcel.

Avant la libération du roi, afin de déjouer les plans du dauphin, Etienne Marcel et Robert le Coq décident de jouer contre les Valois et de faire libérer Charles de Navarre, le Mauvais, et de soutenir ses prétentions au trône de France. Mais, s'adressant directement aux Parisiens, aux halles, en janvier 1358, le dauphin parvient à affaiblir et noyauter le mouvement des bourgeois de Paris. Jean Le Bon désavoue la Grande Ordonnance, du fond de sa prison...

Face aux menaces dynastiques, le roi prisonnier conclut avec les Anglais un accord, le premier traité de Londres, dans lequel il leur cède la Guyenne, la Saintonge, le Poitou et le Limousin, le Quercy, le Rouergue, le Périgord et la Bigorre... soit 1/3 du territoire du royaume. Quatre millions d'écus de rançon sont négociés, tandis que le traité ne prévoit pas le renoncement du roi d'Angleterre, Edouard III, à la couronne de France.

"Aucunes gens des villes champêtres, sans chef, s'assemblèrent en Beauvoisis ; et ne furent mie cent hommes les premiers ; et dirent que tous les nobles du royaume de France, chevaliers et écuyers, honnissaient et trahissaient le royaume, et que ce serait grand bien qui tous les détruirait. Et chacun d'eux dit : " Il dit vrai ! il dit vrai ! honni soit celui par qui il demeurera que tous les gentilshommes ne soient détruits. "

Lors se assemblèrent et s'en allèrent, sans autre conseil et sans nulles armures, fors que de bâtons ferrés et de couteaux, en la maison d'un chevalier qui près de là demeurait. Si brisèrent la maison et tuèrent le chevalier, la dame et les enfants, petits et grands, et mirent le feu à la maison... Ainsi firent-ils en plusieurs châteaux et bonnes maisons. Et multiplièrent tant qu'ils furent bien six mille ; et partout là où ils venaient leur nombre croissait, car chacun de leur semblance les suivait. Si que chacun chevalier, dames et écuyers, leurs femmes et leurs enfants, les fuyaient; et emportaient les dames et les demoiselles leurs enfants dix ou vingt lieues de loin, où ils se pouvaient garantir; et laissaient leurs maisons toutes vagues et leur avoir dedans; et ces méchants gens assemblés sans chef et sans armures volaient et brûlaient tout, et tuaient... sans pitié et sans merci, ainsi comme chiens enragés. Certes, oncques n'advint entre Chrétiens et Sarrasins telle forcenerie que ces gens faisaient, ni qui firent plus de maux et de plus vilains faits, et tels que créature ne devrait oser penser, aviser ni regarder ; et celui qui plus en faisait était le plus prisé et le plus grand maître entre eux. ... Et avaient fait un roi entre eux qui était, si comme on disait adonc, de Clermont en Beauvoisis, et l'élurent le pire des mauvais ; et ce roi on l'appelait Jacques Bonhomme.

Jean Froissart, Chroniques, livre premier, chap. LXV (1361-1369)

1358, les Jacques voient rouge !

Le vent de la révolte se lève !

Fin février 1358, 3000 Parisiens en armes, conduits par Etienne Marcel, investissent tous les lieux du pouvoirs, égorgeant au passage les représentants du pouvoir monarchique.

Le Palais de la Cité ne résiste pas et le dauphin tombe aux mains des insurgés, contraint d'accepter les réformes jusque là refusées. Son conseil est épuré et les bourgeois y entrent enfin. Cependant, profitant de la réunion des nobles à Senlis, le roi quitte la capitale, surveillé par dix bourgeois nommés par Etienne Marcel. Mais, soutenu par les nobles, il y prépare la reconquête.

Le peuple de Paris se prépare à la guerre contre le roi et les nobles...

Les autres villes mais aussi les campagnes, autour de Paris, en Picardie, se soulèvent en mai et juin 1358.

A la fin du mois de mai, dans le village de Saint-Leu-d'Esserent, les paysans, surnommés "Jacques Bonhomme", peut-être à cause de la veste courte qu'ils portent, appelée "jacques", se révoltent contre leur seigneur et résistent aux nobles du lieu.

En Beauvaisis, Guillaume Carle, secondé par un membre de l'ordre des Hospitaliers, Bernier de Montataire, est choisi comme chef par les paysans, et tente de se rapprocher du mouvement parisien d'Etienne Marcel.

Toute la partie nord du royaume est bientôt gagnée par la révoltes des Jacques, dont les nobles sont les cibles principales. Cependant, si la Chronique de Froissart dénonce une violence inouïe de la part des paysans, les autres témoignages de l'époque sont moins catégoriques. Il y a lieu de se demander si la dénonciation de la prétendue sauvagerie paysanne ne sert pas à justifier la brutalité de la répression... Pierre Louvet, par exemple, dans son Histoire du Beauvoisie insiste surtout sur les malheurs des paysans, rançonnés depuis des décennies par la noblesse !

1358, les Jacques voient rouge !

La répression nobiliaire est d'une extrême violence, en revanche.

Le comte de Foix, mais aussi Charles Le Mauvais, lancent la meute de leurs soldts sur les paysans révoltés.

Guillaume Carle, à qui l'on avait promis la clémence, est arrêté par le Mauvais, et supplicié : Couronné d'un trépied de fer rougi au feu, ou décapité en place de grève à Clermont-en-Beauvaisis, les sources se contredisent à ce sujet.

Sans aucun jugement, les pendaisons succèdent au supplices, et les derniers feux de la révolte paysanne finissent par s'éteindre, privée de meneurs.

A Meaux, le 9 juin, les troupes d'Etienne Marcel ne parviennent pas à résister au déferlement des troupes nobiliaires, soutenues par des mercenaires anglais, alors qu'elles tentaient de s'emparer d'une forteresse où se réfugier.

C'est un bain de sang, dont le dauphin de France, habile, a su se préserver, déléguant à ses nobles, et laissant Charles le Mauvais se salir les mains, à sa place...

Finalement, c'est aussi avec des chevaliers anglais que le dauphin assiège Paris. La résistance des Parisiens est acharnée, mais la trahison en vient à bout... Inquiets de colère populaire, Etienne Marcel, Robert le Coq et Charles le Mauvais livrent le peuple aux mercenaires anglais.

Le 2 août, finalement, le dauphin entre à Paris, et pardonne aux Parisiens... La répression a déjà eu lieu, du fait de Charles le Mauvais et des meneurs bourgeois de la révolte parlementaire. Point n'est besoin d'en faire davantage... La prévôté de Paris perd peu à peu ses prérogatives.

Dans le royaume, les révoltes se poursuivent, telle celle des artisans de Rennes, la Harelle, ou celle des Maillotins à Paris, trente ans plus tard... De même, dans toute l'Europe, en cette fin du Moyen Age, les soulèvements sont nombreux : la révolte des Travailleurs, en 1381, en Angleterre, ou des Remensas en Catalogne.

La lutte des classes n'a pas attendu le XIXe siècle... Et déjà, en 1358, ces mouvements paysans sont instrumentalisés par la bourgeoisie, en plein essor, qui n'hésite pas ensuite à participer à la répression.

Dès lors, toutes les révoltes paysannes seront appelées jacqueries, et elles seront nombreuses, jusqu'en 1789...

Ainsi les Jacques furent détruits et déconfits en Beauvoisis et dans les pays d'environ. En Brie le comte de Roussy en occit une grande foison et les fit pendre à leur porte.

Ainsi furent-ils tous détruits. "


Anonyme, continuateur de Guillaume de Nangis, cité et traduit par Maxime Roux, Textes relatifs à la civilisation du Moyen Âge, p. 174-175, Nathan, 1950

Tag(s) : #Révolutions, #Révolte

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