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La terre n'est à personne...

Les fruits sont à tout le monde !


« Plus de propriété individuelle des terres, la terre n'est à personne. Nous réclamons, nous voulons la jouissance communale des fruits de la terre : les fruits sont à tout le monde "

C'est ce que clame Gracchus Babeuf dans le Manifeste des Egaux.

Né le 23 novembre 1760, à Saint-Quentin, François Noël Babeuf, fils d'un simple employé de la gabelle dans une Ferme Générale, est un enfant du peuple, qui travaille dès l'âge de douze ans comme terrassier sur la chantier du Canal de Picardie, avant de devenir l'apprenti d'un notaire, C'est un autodidacte doué, et il devient géomètre et commissaire à terrier, ce qui le met très vite au contact des injustices féodales et fiscales.

Dès 1788, dans son Cadastre Perpétuel, édité en 1789, il évoque déjà la nécessité d'une collectivisation des terres... L'idée n'est pas particulièrement choquante, pour les petits paysans de l'Ancien Régime, qui exploitent encore en commun, parfois, des terres ingrates au bénéfice de tous. En revanche, elle est impensable pour les propriétaires terriens, qu'ils soient nobles, laboureurs enrichis, ou bourgeois.

Lorsque se réunissent les assemblées de Roye, pour rédiger les Cahiers de Doléances, il participe naturellement à leur élaboration.

La terre n'est à personne...

En 1789, lorsque est décrétée la liberté de la presse, et que les feuilles, gazettes et journaux se multiplient, à Paris et en province, il devient le correspondant du Courrier de l'Europe, puis fonde son propre journal, en octobre 1790, le Correspondant Picard.

Proche de Marat, et des Jacobins, il écrit contre le système censitaire qui exclut la majeure partie de la population du suffrage, contre la pression fiscale qui n'a pas cessé avec la Révolution. Les impôts indirects, en particulier, continuent de pénaliser les plus pauvres, pour l'achat des produits de première nécessité.

Cet engagement auprès des ouvriers et des paysans lui vaut la haine des autorités locales, et il doit fuir à Paris, où il se rapproche des Jacobins. Mais il s'investit surtout auprès des comités de Sans-Culottes, où les gens du peuple, très politisés et informés exercent une pression constante sur les instituions de Convention.

Lorsque la Convention Thermidorienne s'effondre, avec l'exécution de Robespierre, le 9 Thermidor de l'an II, 27 juillet 1794, il est soulagé de la fin de la Terreur, mais la réaction thermidorienne fait de lui un ennemi du retour à l'ordre bourgeois.

Soutenu par les Sans-Culotte, il publie un nouveau journal, le Tribun du Peuple, et prend le nom de Gracchus, rendant hommage aux Gracques de l'histoire romaine, réformateurs agraires implacables...

Dans le collimateur des Thermidoriens, il est emprisonné à Arras, puis prend une part active à l'insurrection populaire du Ier Prairial de l'an III, sauvagement réprimée. L'échec du soulèvement permet à la réaction de s'installer durablement, qui fait exclure de l'assemblée les Montagnard, épure la Garde Nationale de ses éléments révolutionnaires, et surtout, interdit les clubs, les associations politiques et les comités.

La terre n'est à personne...

Ne reste que la clandestinité, pour ceux qui ont soif d'égalité, d'une égalité réelle, non seulement de statut, mais aussi de condition...

Emprisonné après l'insurrection de prairial, Gracchus est libéré, reprend la publication du Tribun, et s'attire de nouveau les hostilités du Directoire, qui tente de le faire emprisonner de nouveau.

Alors, Gracchus Babeuf et les Egaux, Philippe Buonarroti, Sylvain Maréchal, Félix Lepeletier, Augustin Darthé, Debon, Pierre-Antoine Antonelle, Georges Grisel conjurent...

La Conjuration des Égaux dénonce la répression, réclame l'abolition de la propriété, afin de parvenir à la "Parfaite Egalité", préconise la collectivisation des terres, et de tous les moyens de production.

Dans le Manifeste des Egaux de 1796, on peut lire :

« Il nous faut non pas seulement cette égalité transcrite dans la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, nous la voulons au milieu de nous, sous le toit de nos maisons. […] Qu'il cesse enfin, ce grand scandale que nos neveux ne voudront pas croire ! Disparaissez enfin, révoltantes distinctions de riches et de pauvre, de grands et de petits, de maîtres et de valets, de gouvernants et de gouvernés. […] L'instant est venu de fonder la République des Egaux, ce grand hospice ouvert à tous les hommes. […] L'organisation de l'égalité réelle, la seule qui réponde à tous les besoins, sans faire de victimes, sans coûter de sacrifices, ne plaira peut-être point d'abord à tout le monde. L'égoïste, l'ambitieux frémira de rage. »

Malgré la censure et la répression, les idées des Egaux se propagent dans les milieux populaires de la capitale, et les "égoïstes et ambitieux" s'en inquiètent beaucoup. Le souvenir de ce peuple parisien soutenant Robespierre, déterminé et constamment vigilant, est encore très présent, deux ans après le renversement de la Convention Thermidorienne, et quelques mois après le mouvement de Prairial.

L'Egalité ! premier vœu de la nature, premier besoin de l'homme, et principal nœud de toute association légitime ! Peuple de France ! tu n'as pas été plus favorisé que les autres nations qui végètent sur ce globe infortuné !... Toujours et partout la pauvre espèce humaine livrée à des anthropophages plus ou moins adroits, servit de jouet à toutes les ambitions, de pâture à toutes les tyrannies. Toujours et partout, on berça les hommes de belles paroles : jamais et nulle part ils n'ont obtenu la chose avec le mot. De temps immémorial on nous répète avec hypocrisie, les hommes sont égaux, et de temps immémorial la plus avilissante comme la plus monstrueuse inégalité pèse insolemment sur le genre humain. Depuis qu'il y a des sociétés civiles, le plus bel apanage de l'homme est sans contradiction reconnu, mais n'a pu encore se réaliser une seule fois : l'égalité ne fut autre chose qu'une belle et stérile fiction de la loi. Aujourd'hui qu'elle est réclamée d'une voix plus forte, on nous répond : Taisez-vous misérables ! l'égalité de fait n'est qu'une chimère ; contentez-vous de l'égalité conditionnelle ; vous êtes tous égaux devant la loi. Canaille que te faut-il de plus ? Ce qu'il nous faut de plus? Législateurs, gouvernants, riches propriétaires, écoutez à votre tour.

Le Manifeste de Egaux, 1796

La terre n'est à personne...

S'organisant comme un vrai parti révolutionnaire clandestin, la Conjuration est structurée de façon très rigoureuse, s'adjoignant un réseau d'agents militaires, et d'agents révolutionnaires, prêts à agir dans chaque arrondissement de Paris, dès que le moment sera venu.

Face à la répression sauvage qui ne manquera pas de se produire, l'action pacifique est exclue.

Mais Grisel trahit et dénonce tous les membres de l'organisation clandestine. Babeuf est arrêté le 10 mai 1796, en compagnie de Buonarroti. Les deux hommes étaient alors en train de rédiger un manifeste annonçant au peuple la victoire de la Conjuration, dont les premières lignes ont été conservées :

" Le peuple avance, la tyrannie n'est plus. Vous êtes libres. "

Farouche opposant de toute apologie à la constitution de 1793, Lazare Carnot fait arrêter tous les Conjurés, et lance 245 mandats contre leurs complices. Tous sont transférés à Vendôme, afin d'éviter un soulèvement populaire et jugés par une Haute Cour, à partir de février 1797.

A l'annonce du verdict, Gracchus Babeuf tente de se suicider, en se frappant de plusieurs coups de stylet, mais survit à ses blessures et est décapité le 27 mai 1797, en compagnie de Darthé.

Sept conjurés condamnés à la déportation, dont Buonarroti, tandis que cinquante-six sont finalement acquittés.

Mais la conjuration est considérée par Marx comme le premier parti révolutionnaire structuré, dans la clandestinité, et précurseur de la diffusion des idées communistes...

La terre n'est à personne...

Pour aller plus loin :

Philippe Buonarroti, compagnon de lutte de Babeuf, Histoire de la Conspiration pour l'Égalité dite de Babeuf , Paris 1828.

Jean-Marc Schiappa, Les Babouvistes, thèse de 1992, revue et allégée, préfacée par Michel Vovelle, éditions Les Amis de Gracchus Babeuf, 2003.

Claude Mazauric, Babeuf et la Conspiration pour l'Egalité, Messidor, 1962.

Philippe Riviale, L'Impatience du Bonheur, Apologie de Gracchus Babeuf, collection Payot et Rivages, Payot, 2001.

Tag(s) : #Révolutions, #Répression

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