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" Invincible, impalpable, inconnu, mais debout "

Au XVIIIe siècle, Saint-Domingue est l'île à sucre la plus riche des Caraïbes, et cette prospérité s'appuie, comme dans toutes les colonies, sur l'esclavage.

Importés dès 1517, lors de la colonisation espagnole de l'île, pour remplacer les Indiens Arawak, Caraïbes et Taïnos, décimés par les épidémies et les mauvais traitements, les Africains sont d'abord exploités dans les mines de l'est d'Hispaniola. Peu à peu,l'ouest de l'île passe sous la domination française, institutionnalisée par Richelieu. La population française de boucaniers et de flibustiers se sédentarise et est renforcée par des colons, auxquelles on promet la propriété des terres au bout de trois ans d'exploitation, et par la déportation du trop-plein des prisons royales. Colbert encourage le développement des plantations de canne sucre et d'indigo, tandis que l'esclavage est réglementé dans le Code Noir de 1685. L'accession au trône d'Espagne du petit-fils de Louis XIV fait taire les revendications espagnoles sur la colonie.




Grâce au commerce du sucre, au coeur des rivalités coloniales qui opposent les puissances européennes, Saint-Domingue devient l'île sucrière la plus riche d'Amérique.

400 000 esclaves travaillent et souffrent dans ce camp de concentration à ciel ouvert, encadrés par moins de 40 000 blancs. Brisés par les mauvais traitements, privés de toute identité, de sociabilité, niés dans leur humanité,dressés dès l'enfance à l'obéissance,les esclaves portent à bout de bras ce système qui ne tient que par la peur, et se fonde sur la déshumanisation. Cependant, comme dans tous les territoires esclavagistes, la culture africaine subsiste en secret, dans les cérémonies vaudou, qui terrifient les maîtres.

Dans les plantations, l'espérance de vie est très faible pour les esclaves des champs. Tranchantes comme des rasoirs, les feuilles de canne à sucre meurtrissent autant que les coups de fouet. Rares sont ceux qui survivent plus que quelques années à leur arrivée sur l'île. Mieux lotis sont les domestiques, et les enfants nés des unions entre femmes esclaves et maîtres blancs.

Le marronnage se développe rapidement, et des communautés libres, sans cesse harcelées par la troupe, se constituent dans les régions les plus inaccessibles de l'île.

Moi cependant caché dans mon ombre immobile,
On me croira toujours à l’autre bout de l’île ;
Invincible, impalpable, inconnu, mais debout,
Attendu, retardant, absent, présent partout,
Comme l’œil du Très-Haut sur la malice humaine,
Je serai l’œil des noirs éclairé par la haine !
Et lorsque le signal
Montrant son front.

Ici retentira
Reposez vous sur moi, la foudre en sortira !…

Alphonse de Lamartine, Toussaint Louverture, poème dramatique, 1850.

" Invincible, impalpable, inconnu, mais debout "

Toussaint Breda, dit Louverture, naît esclave, au Nord de l'île, au Haut Du Cap, vers 1743. Auprès d'un maître libéral, exerce les fonctions de cocher, et est affranchi à la fin des années 1760, puisque son nom et sa qualité d'affranchi apparaissent dans un acte de 1776. C'est peut-être après son affranchissement qu'il apprend à lire et à écrire, ce qui impressionnait fortement ses contemporains.

Dès 1779, il est à la tête d'une plantation de café, maître de treize esclaves. Ses affaires prospèrent rapidement, et, avant la Révolution, il dirige plusieurs plantations.

Dans la société haïtienne, où la hiérarchie se fonde alors sur la couleur de la peau, les mulâtres, et les esclaves affranchis et éduqués tiennent une place particulière. Libres, ils doivent cependant respect et obéissance aux petits blancs, quelle que soit leur ascension sociale.

Lorsque la Révolution éclate en France, et que les échos de la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen traversent l'Atlantique, ils sont les premiers à espérer, puis à revendiquer l'égalité de statut avec les maîtres français. Leurs aspirations sont portées, notamment, par l'abbé Grégoire, qui remet en cause dès la monarchie constitutionnelle, l'esclavage. Les colons blancs réagissent violemment à ces menaces, et déclenchent une vague de répression contre ce premier mouvement d'émancipation.

" Invincible, impalpable, inconnu, mais debout "

Au Bois-Caïman, le 14 août 1791, les esclaves du Nord de l'île, conduits par Dutty Boukman, prêtent serment de s'affranchir eux-même de l'esclavage, lors d'une cérémonie vaudou, pendant laquelle un porc est sacrifié. Rapidement, l'insurrection s'étend à toute la région, pendant une dizaine de jours, mettant à feu et à sang les plantations où tous les insurgés ont souffert le martyr de l'esclavage. Malgré la mort et la décapitation de Boukman, la révolte se poursuit sous la direction de Jean-François et Biassou.

Lors de cette révolte des esclaves du Nord, Toussaint, quant à lui, est partagé entre le désir de justice, et ses propres intérêts, qu'une abolition menacerait, sans conteste. Lorsque l'insurrection se précise, il met à l'abri son ancien maître, sans doute pour se protéger de la réaction des maîtres. Mais en décembre, il fait partie de ceux qui signent une demande d'amnistie pour les insurgés, présentée à l'assemblée coloniale.

Il est difficile de connaître avec précision le cheminement intellectuel qui le mène à résoudre ce dilemme personnel, entre ses intérêts personnels et l'intérêt général de son peuple, mais il s'engage dans la combat, et le sert de toutes ses forces et de ses capacités d'organisation. C'est alors qu'il adopte le surnom de Louverture.

Jouant des rivalités entre Français et Espagnols, il se rallie au camp français,lorsque les nouvelles du décret d'abolition du 29 août 1793 arrivent sur l'île. Il s'agit aussi de se démarquer de ses supérieurs hiérarchiques, Jean-François et Biassou, avec lesquelles les rapports se compliquent. Les ambitions personnelles ne sont pas étrangères, et c'est humain, aux choix de Toussaint... Il demeure fidèle à l'alliance française, déjouant même les complots contre le gouverneur général Lavaux. Il est même promu général de brigade en juillet 1795, puis général de division, et enfin commandant en chef des armées de Saint-Domingue, en remplacement de Lavaux. C'est le temps d'un gouvernement personnel, qu'il exerce de façon très ferme...

De plus en plus gênant pour la France du Directoire, il n'hésite pas à briser la révolte de Rigaud, mulâtre su Sud, et massacre près de 10 000 de ses partisans. Les luttes de pouvoir se succèdent, jetant une ombre sur l'hagiographie du personnage... En 1801, Napoléon lui accorde le titre de capitaine-général de Saint-Domingue, dépositaire du pouvoir exécutif.
Créant autour de lui une cour de Blancs et de Noirs, restaurant les symboles monarchiques à son profit, faisant alliance avec l'Eglise catholique, rappelant les planteurs émigrés et matant les révoltes des anciens esclaves afin qu'ils ne désertent pas les plantations, son surnom de "Napoléon noir" prend alors tout son sens. En juillet 1801, la constitution sur laquelle il travaille est nettement autocratiq
ue...

Cependant, lorsqu'il reprend aux Espagnols leur partie de l'île, il fâche l'Empereur des Français, qui négocie la paix en Europe avec l'Espagne. Un corps expéditionnaire est envoyé illico dans la colonie, en décembre 1801, fort de 17 000 hommes. En mai 1802, Toussaint, vaincu, est assigné à résidence, et le 20, Napoléon rétablit l'esclavage dans les colonies françaises.

Déporté au fort de Joux, dans le Jura, il meurt de froid le 7 avril 1803.

" Invincible, impalpable, inconnu, mais debout "

Le long chemin vers l'indépendance n'est pas fini pour les Haïtiens. Le général noir Jean-Jacques Dessalines, né esclave également, vient à bout des troupes françaises, à la bataille de Vertières, le 18 novembre 1803.

L'île est proclamée indépendante de la France, officiellement le 1er janvier 1804, par l'Acte d'Indépendance de la République d'Haïti, lu par Dessalines aux Gonaïves. Haïti devint alors la première république noire au monde.

Mais l'histoire de la dépendance politique ne cesse pas à ce moment, pour la jeune république...Outre les luttes de pouvoir incessantes, les dictatures qui se succèdent, léguées par la société hiérarchique esclavagiste, la France pèse de tout son poids pour rentabiliser l'abandon de ses prétentions sur l'île.

Malgré la victoire militaire des fils et filles d'esclaves, la France réclame à Haïti une somme colossale, qui équivaudrait à 17 milliards de nos euros. Imposée par Charles X en 1825, cette dette de 150 millions de francs or, 15% du budget annuel de la France d'alors. En 1838, Louis-Philippe rapporte cette dette à 90 millions...

http://geopolis.francetvinfo.fr/haiti-le-poids-dune-dette-vieille-de-200-ans-2714

" Invincible, impalpable, inconnu, mais debout "

Et, dans l'incapacité de payer, c'est auprès des banques françaises que la République d'Haïti est contrainte d'emprunter... Les intérêts des emprunts s'accumulent et enrayent durablement toute tentative de développement de l'économie haïtienne.

Si l'indemnité est enfin payée en 1883, ce n'est que dans les années cinquante que la Perle des Antilles parvient à régler les derniers intérêts aux banques françaises, tandis que la dépendance vis à vis des Etats-Unis s'accroît ...

Le 16 août 2010, l'appel lancé par une centaine d'intellectuels, réclamant le remboursement de cette somme par la France, est restée lettre morte.

Et la nature, de séismes en cyclones, fait le reste...

Pour aller plus loin :

Alain Foix, Toussaint Louverture, Gallimard, « Folio Biographies », 2007.

Aimé Césaire, Toussaint Louverture ; La Révolution française et le problème colonial (essai), Club Français du Livre, Paris, 1960 (réédité par Présence Africaine en 1962 et 1981).

Pierre Pluchon, Toussaint Louverture, Fayard, Paris, 1989.

Tag(s) : #Colonisation, #Révolutions, #Amériques

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