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Épitaphe pour Mandrin, vous m'endentez ?!

Le 26 mai, 1755, Louis Mandrin est supplicié à Valence, devant 6000 spectateurs. Il subit d'abord la torture des brodequins : ses jambes sont écrasées entre deux planches de bois. Puis ses membres sont brisés par le bourreau, qui l'attache ensuite à une roue de carrosse, avant de l'étrangler.

Mais, dans les hottes des colporteurs, sa légende, de villages en villages, se diffuse dans tout le royaume, comme les caricatures incisives décrivant les injustices de la société d'ordres...

« Le Mandrin dont tu vois le déplorable reste,
qui termina ses jours par une mort funeste,
Des gardes redoutés, des villes la terreur,
Par des faits inouïs signala sa valeur,
Déguisant ses desseins sous le nom de vengeance.
Deux ans en plaine paix il ravagea la France,
Dans ses incursions, ami des habitants,
Taxa d'autorité les caisses de traitants.
Lui seul à la justice arrachant ses victimes
Il ouvrit les prisons et décida des crimes.
Quoiqu'en nombre inégal, sans se déconcerter,
A
ux troupes de son prince il osa résister (...)
Il fut pris sans pouvoir signaler son courage.
D'un œil sec et tranquille il vit son triste sort.
Fameux par ses forfaits, il fut grand par sa mort. »

La Mandrinade, épitaphe populaire

Épitaphe pour Mandrin, vous m'endentez ?!

Né le 11 février 1725, Louis grandit avec huit frères et soeurs, dont il est l'aîné, dans la maison natale de Saint-Etienne-de-Saint-Geoirs, en Isère. A 17 ans, à la mort de son père, maréchal-ferrant, il devient chef de famille, et éprouve les plus grandes difficultés à reprendre l'affaire paternelle, prospère pourtant.

En 1748, il signe un contrat avec la Ferme Générale, s'engageant à fournir des mulets aux troupes françaises. L'institution chargée de lever les impôts royaux doit alors verser dans les caisses du royaume une somme fixe, mais les Fermiers Généraux s'enrichissent considérablement en collectant, dans les provinces, les sommes qu'ils souhaitent !

A travers les Alpes, l'acheminement des 97 bêtes est catastrophique, et il en perd l'essentiel, ne rentrant à Saint-Etienne qu'avec 17 mulets.

La Ferme Générale refuse de le payer... et quelques mois plus tard, fait exécuter son frère Pierre, accusé de faux-monnayage. C'est la rupture avec cet ordre inique, où l'inégalité est érigée en règle, et où l'injustice ne peut être réparée.

Louis déclare la guerre à la Ferme Générale, et décide de frapper là où c'est le plus douloureux, pour les collecteurs d'impôt : détourner, par la contrebande, les revenus les plus juteux du commerce de la province.

Dans les cantons alémaniques, en Savoie, dans le Valais, et en France dans le Forez, en Auvergne, dans le Vivarais, le Lyonnais, la Bourgogne... c'est une véritable armée de contrebandiers que Mandrin parvient à lever, transportant la poudre, le tabac, les peaux et les cuirs, le sel et le plomb, les indiennes et cotonnades, les mousselines, et le fourrage...

On prétend que Mandrin est à la tête de 6000 hommes déterminés ; que les soldats désertent pour se ranger sous ses drapeaux et qu'il se verra bientôt à la tête d'une grande armée. Il y a trois mois ce n'était qu'un voleur, c'est à présent un conquérant.

Voltaire, janvier 1755

Épitaphe pour Mandrin, vous m'endentez ?!

Mais Mandrin n'est pas qu'un contrebandier... Avec sa bande, de plus en plus nombreuse, il libère les prisonniers qui se rallient à lui, souvent, peuple les tavernes, et jouit auprès du peuple d'une renommée croissante, bénéficiant de nombreuses complicités.

Ce sont six campagnes bien organisées que mèneront Mandrin et son armée, contre les très impopulaires fermiers généraux, fournissant directement au peuple les produits de contrebande, lors de vastes ventes publiques. Mandrin n'essaie pas d'être discret, au contraire, il défie l'autorité fiscale de façon délibérée.

Le 5 janvier 1754 commence sa carrière, et c'est le commerce très lucratif du tabac qui fait l'objet de cette première campagne. La Ferme Générale est très irritée de ce trafic, qui lui fait perdre de substantiels revenus.

Avec une rapidité surprenante, il déjoue les embuscades, chaussé de ses bottes, qu'il changeait toutes les sept lieues...

Bientôt à la tête de 6000 hommes, il devient l'ennemi à abattre.

La Ferme Générale décide donc de frapper fort, condamnant sévèrement quiconque achèterait les produits de contrebande.

Qu'à cela ne tienne : Mandrin, désormais, vend, sous la contrainte, ses marchandises... aux fermiers généraux eux-même, et au prix fort !

Épitaphe pour Mandrin, vous m'endentez ?!

Il est devenu l'ennemi public numéro un. La Ferme Générale lance l'armée à ses trousses. avec l'accord du ministre de la guerre, le comte d'Argenson.

Contre les trois régiments du colonel de La Morlière, puis contre le régiment de chasseurs du capitaine Jean-Chrétien Fischer, il développe d'extraordinaires qualités de stratège. Mieux vaut attaquer qu'être traqué ! Il organise sa bande comme une armée, avec solde, grade et discipline, et tient tête aux troupes françaises.

Tandis que son autorité devient incontestable dans sa propre armée, il est le pire cauchemar des brigadiers. C'est à l'un deux, à Curzon près de Romans, qu'il confisque son manteau et son chapeau bordés d'or, qui deviennent sa tenue habituelle, celle dont toutes les gravures du temps transmettront la mémoire.

Mais, grâce aux indications de deux de ses hommes, il est localisé dans le duché de Savoie, et déguisant 500 soldats en paysans, les autorités parviennent à pénétrer, sans aucun respect des frontières, dans le duché. Mandrin est arrêté à Rochefort-en-Novalaise, et ramené en France, à Valence.

La France refuse au duc de Sardaigne, Charles-Emmanuel III, son extradition, et il est rapidement jugé, le 24 mai 1755, et exécuté deux jours plus tard.

Épitaphe pour Mandrin, vous m'endentez ?!

Mais sa mémoire est très vite adulée par le peuple, en proie à l'injustice permanente du fisc, harcelé par les gabelous, qui lèvent la taxe sur le sel, emprisonné par les Fermiers Généraux pour dettes...

Bientôt, le terme "Mandrin" désigne tous les contrebandiers, suscitant des vocations, et se substituant au mot "malandrin", bandit de grand chemin.

Plusieurs de ses lieutenants, comme François Duet, Joseph Riondet, continuent le combat, avec âpreté, réprimé avec violence.

La Complainte de Mandrin, est bientôt connue dans tout le royaume, avec ses multiples variantes. Et ce n'est pas un hasard si ce chant anonyme est repris pas les Communards en 1871.

Compagnons de misère,
Allez dire à ma mère,
Qu'elle ne me reverra plus,
Je suis un enfant…
Vous m'entendez ?
Qu'elle ne me reverra plus,
Je suis un enfant perdu !

Épitaphe pour Mandrin, vous m'endentez ?!

Pour aller plus loin :

Marie-Hélène Dieudonné, Mandrin, éditions Gaussen, collection Les Musées de l'Imaginaire, 2011.

Alain Balsan, Mandrin de A à Z, éditions de la Galipote, 2011.

Frantz Funck Brentano, Mandrin, Capitaine Général des Contrebandiers, éditions la Découvrance, 2003.

Et en BD : Philippe Bonifay et Fabien Lacaf, L'Histoire de Mandrin en BD, Le Dauphiné/Glénat, collection BD-Histoire, 2005.

Tag(s) : #Luttes, #Répression, #Chansons de Lutte !

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